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Dissuasion de la conduite sous l’emprise de l’alcool : de la théorie aux comportements

E. KEMEL

Les Cahiers Scientifiques du Transport

2013, vol. 63, pp.93-117

Départements : Economie et Sciences de la décision, GREGHEC (CNRS)

http://afitl.ish-lyon.cnrs.fr/tl_files/documents/CST/N63/Kemel63.pdf


Plusieurs facteurs d'insécurité routière, tels que les infractions aux limites de vitesse ont fortement diminué sur les routes de France, au cours des dernières années. La part des conducteurs avec une alcoolémie illégale, dans les accidents mortels, stagne pour sa part depuis plus de dix ans (COMITÉ DES EXPERTS DE LA SÉCURITÉ ROUTIÈRE, 2007). L'alcool s'est ainsi hissé en tête des causes de mortalité sur les routes françaises. En 2007, ce facteur était impliqué dans 10,5 % des accidents corporels et 29 % des accidents mortels. Ce dernier pourcentage monte à 44,3 % pour les accidents mortels se produisant les nuits de week-ends (ONISR, 2008). La lutte contre l'alcool au volant s'articule principalement autour de la prévention, la dissuasion et le suivi des infractionnistes. Il ressort de la note du Comité interministériel de la sécurité routière de février 2010 que c'est sur la seconde voie, celle de la dissuasion par la menace de sanctions, que la politique de lutte contre les infractions routières va se concentrer pour les années à venir. Cette politique s'est notamment caractérisée par l'utilisation de tests salivaires pour contrôler la conduite sous l'emprise de stupéfiants. Concernant la conduite en état d'alcoolémie, il est prévu que les services de police et de gendarmerie soient mieux équipés en éthylomètres électroniques, afin de pouvoir augmenter les contrôles.Ce contexte de renforcement des politiques de dissuasion soulève la question de l'efficacité de ce type de stratégie. Le principe de dissuasion repose sur une certaine conception de la rationalité de l'usager : celui-ci est supposé envisager les conséquences de ses actes et renoncer à engager une action illégale en considérant le risque qu'il encourt d'être sanctionné (BECKER, 1968). Or dans le cas de la conduite en état d'alcoolémie, par définition, le sujet qui prend la décision de commettre l'infraction (prendre le volant) étant sous l'emprise de l'alcool, on peut supposer que sa rationalité est altérée (RUSS et al., 1988). Il se peut donc que la nature même de cette infraction remette en cause le fonctionnement des mesures de dissuasion. Le fait que plusieurs travaux soulignent l'absence d'impacts significatifs des politiques de dissuasion sur l'alcoolémie au volant (WEATHERBURN, MOFFATT, 2011 ; CONSTANT et al., 2009 ; ROSS, 1992) invite à explorer davantage cette hypothèse.Cet article présente une analyse du principe de dissuasion, appliqué à la conduite en état d'ébriété. Alors que la question des effets psychomoteurs de l'alcool sur la conduite, a été largement documentée (voir la revue de HOLLOWAY, 1994, ainsi que les travaux plus récents de HARRISON et al., 2007 et MARKZINSKI et FILLMORE, 2009), l'analyse des comportements infractionnistes l'est moins. Cette dernière question est, de plus, quasi exclusivement abordée sous l'angle de la psychologie sociale, au travers d'analyses des profils d'infractionnistes (DONOVAN, MARLATT, 1982 ; WILSON, 1985 ; WELLS-PARKET et al., 1986 ; HARRÉ, 2000 ; MARCIL et al., 2001). La contribution majeure de cet article est d'intégrer le processus de prise de décision dans l'analyse du principe de la dissuasion. Son objectif n'est pas de procéder à un état de l'art ou une revue systématique de la littérature, mais d'offrir une analyse critique de la théorie de la dissuasion, argumentée et illustrée par des résultats empiriques issus de la littérature internationale.La première partie présente le principe de dissuasion et les conditions de son efficacité. Ces éléments sont mis en perspective avec les résultats de plusieurs travaux d'évaluation de politiques de dissuasion à la conduite en état d'ivresse. Le constat mitigé qui en ressort invite à explorer l'idée d'une spécificité des comportements associés à la consommation d'alcool. La seconde partie présente les corrélations souvent observées entre consommation d'alcool et prises de risques dans différents domaines. La focale est ensuite portée sur des études rapportant les résultats d'expériences contrôlées, afin de mieux cibler les mécanismes et les dimensions de la prise de décision impactés par la consommation d'alcool. La discussion propose une synthèse des éléments comportementaux mettant en défaut la théorie de la dissuasion et propose des pistes de développement pour dépasser ces limites


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