La créativité : "la compétence clé des années à venir", Anne Laure Sellier, lauréate du Prix de l'initiative pédagogique 2013

Anne-Laure Sellier, Professeur de Marketing - 16 juillet 2013
La créativité : "la compétence clé des années à venir", Anne Laure Sellier, lauréate du Prix de l'initiative pédagogique 2013

Le Prix de l'initiative pédagogique de la Fondation HEC a été remis à Anne Laure Sellier, Professeur associé de Marketing, pour son cours sur la créativité dont elle présente le contenu et l'objectif dans cette interview. Réuni le 20 juin, dans les locaux parisiens du cabinet Linklaters LPP, le jury a rendu son verdict à l'issue des présentations des trois projets finalistes. Depuis 2008, ce prix de la Fondation HEC récompense la qualité, l’originalité et la pertinence pédagogique des projets développés par les professeurs d’HEC.

Anne-Laure Sellier - ©HECParis

Anne-Laure Sellier est Professeure Associée de Marketing à HEC Paris. Titulaire d'un Ph.D. en Management de l'INSEAD. Sa recherche actuelle se concentre sur la mesure dans (...)

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Contrairement aux idées reçues, la créativité n'est pas une qualité innée, mais elle se travaille et se développe à force d'efforts et de pratique régulière. Ce constat issu des recherches en psychologie expérimentale est le point de départ de l'approche développée par Anne Laure Sellier, Professeure associée de Marketing, dans son cours intitulé "Approche de (ce qui tue) la créativité", qui a reçu le Prix de l'initiative pédagogique 2013. Dispensé aux étudiants du programme HEC Entrepreneurs, ce cours vise à encourager la créativité de chaque étudiant à travers une variété d’expériences et d’activités. Le Jury, présidé par Paul Lignières, Managing Partner chez Linklaters, et composé de représentants d'entreprises partenaires de la Fondation HEC, des instances dirigeantes d'HEC et de la Fondation, a récompensé Anne Laure Sellier pour l’originalité de sa méthode pédagogique et la pertinence du thème de la créativité au regard des enjeux actuels de l'entreprise.Dans cette interview elle détaille l'approche "coup de poing" par laquelle elle emmène les étudiants à s'interroger sur eux-mêmes. Enseigner la créativité aux étudiants HEC permet selon elle de leur donner les clés pour savoir rebondir dans un monde complexe et en profonde évolution.

Quels sont les objectifs pédagogiques de votre cours sur la créativité ?

Le cours est bref : 18 heures, structurées en 6 sessions de 3 heures en pleine mission créa pour les Entrepreneurs. Nous ne pouvons donc qu'égratigner le sujet. Dans ce temps imparti, l'objectif du cours est de faire prendre conscience aux étudiants de plusieurs biais cognitifs répandus parmi eux, et relativement compris en psychologie. Ces biais peuvent soit favoriser leur créativité, soit l'étouffer, et les reconnaitre est une force en soi. L'idée est également de fournir des outils afin de contourner ces biais lorsque ceux-ci compromettent des approches créatives d'un problème donné.

Votre projet pédagogique a notamment été récompensé pour votre approche "coup de poing" et vos "exercices de déstabilisation". En quoi cela consiste-t-il ?

Une clarification, avant de répondre : il ne s'agit pas, dans ce cours, de maltraiter les étudiants ou de les pousser trop loin dans leurs retranchements. Mais l'inconfort est certainement une expérience récurrente dans le cours, et c'est la réaction de chacun à ces moments d'inconfort qui est particulièrement révélatrice, et - je l'espère - provoque une réflexion chez chacun des étudiants.

Cette réflexion, pour porter des fruits, ne peut qu'être individuelle, et se déroule pour l'essentiel en-dehors du cours. Afin de la provoquer, chaque session du cours amène les étudiants à approcher un thème pertinent dans la compréhension de la créativité. Dans un premier temps, nous approchons ce thème de façon "classique," comme cela est fait dans un cours de philo de classe préparatoire. Les étudiants HEC sont comme des poissons dans l'eau à l'intérieur de ce format, et parviennent tout à fait à "faire le tour" d'une question, du moins sur le plan intellectuel. Ce qu'ils n'ont pas l'habitude de faire, c'est de se mettre en situation au sein même de la thématique.

Une illustration de cette dualité peut être la suivante : si un étudiant HEC peut facilement développer un exposé sur la résistance et la collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale en France, et comprendre les facteurs essentiels qui ont amené des Français à choisir l'un ou l'autre camp, savoir ce qu'ils auraient eux-mêmes fait est une toute autre histoire. Dans cet exemple, la plupart anticipent qu'ils auraient été résistants, souvent du fait qu'ils ont le savoir qui leur permet de juger mieux de la situation. Ils confondent donc comprendre intellectuellement et croire / agir en situation. C'est un peu comme le biais énoncé par le philosophe analytique John Austin, "Quand dire, c'est faire" - le fait de mettre des mots, ou un savoir, sur un sujet, crée l'illusion que l'on domine le sujet - c'est comme si l'on y était.

Dans chaque session, nous atteignons un stade où les étudiants affirment avoir compris le sujet, et se sentent prêts à le confronter dans le réel. C'est alors que vient le "coup de poing", sous la forme d'un ou plusieurs exercices de déstabilisation qui mettent les étudiants en situation. Au cours de ces exercices, la plupart des étudiants réagissent très différemment de ce qu'ils avaient prévu, et c'est cet écart qui constitue le coup de poing, qui va s'exprimer par une forte dissonance cognitive. A la suite de cette expérience souvent inconfortable, nous l'analysons ensemble, et expliquons l'écart constaté entre les attentes des étudiants et leur comportement en situation. Nous évoquons et testons également des outils disponibles pour contrevenir à des réactions dont l'on sait qu'elles étouffent le développement d'idées nouvelles. Chacun en retire des éléments différents, puisque chacun réagit différemment.

La créativité est-elle une compétence clé pour un étudiant en école de commerce ?

Elle est la compétence des années à venir, comme le souligne le rapport IBM 2010, dans lequel 1500 PDG parmi les plus influents dans le monde se sont exprimés. Un étudiant d'école de commerce est à la fois créateur et gestionnaire. Il est voué à façonner le monde de l'entreprise qu'il va rejoindre, et à créer de la valeur sur le marché.

Nous évoluons dans un monde de plus en plus complexe, ou les avancées technologiques sont tellement rapides qu'aucun d'entre nous - y compris les scientifiques travaillant à la pointe de l'innovation - n'est capable de prévoir précisément à quoi ressemblera notre environnement social d'ici vingt ans. Nous ne savons même pas qui travaillera, s'il y aura du travail pour tous, ou si le monde du travail sera en quelque point comparable à ce qu'il est aujourd'hui. C'est une situation sans précédent dans notre histoire. Le modèle académique que nous suivons encore aujourd'hui nous vient tout droit de la révolution industrielle, pour laquelle il fallait former 80% de manuels et 20% d'"élite", chargée de gérer le processus industriel. Si ce modèle a très bien fonctionné jusqu'à il y a une trentaine d'années, il est aujourd'hui net qu'il est obsolète. Nous ne pouvons plus enseigner "la" façon de faire son travail, et prétendre apporter aux étudiants des solutions toutes faites. Un étudiant HEC d'aujourd'hui changera bien plus souvent de travail, voire d'industrie, qu'un étudiant d'il y a trente ou quarante ans, qui pouvait encore "faire carrière" dans une seule et même entreprise. S'il reste évidemment important que cet étudiant ait des connaissances solides, il devient de plus en plus clé qu'il sache rebondir sur ses pattes. Il nous faut donc continuer à former des "têtes bien faites", tout en s'assurant qu'elles peuvent être défaites et refaites à volonté par leur porteur afin de trouver, à tout moment, non pas la solution, mais une solution viable afin de se maintenir en place au sein de marchés de plus en plus turbulents. Comprendre sa propre façon de penser, afin de pouvoir mieux réagir dans l'urgence et éviter d'"aller dans le mur", est donc essentiel aujourd'hui pour un étudiant d'école de commerce.