Développement économique et climat : passer du compromis au gagnant-gagnant

Nora Youcefi, HEC Paris Alumnus, Master´s degree in Sustainability and Social Innovation - 19 février 2018
Développement économique et climat : passer du compromis au gagnant-gagnant - @VioNet-AdobeStock

Face aux besoins urgents des populations, le développement économique a tendance à passer avant les enjeux climatiques. Court termisme contre objectifs de moyen et long terme, croissance économique et emploi contre climat. Pourtant, les populations des pays émergents sont bien souvent celles qui souffrent et souffriront le plus du dérèglement climatique. Comment réconcilier développement économique et protection de l’environnement ?

Nora Youcefi, HEC Paris Alumni, Master´s degree in Sustainability and Social Innovation

Diplômée d’HEC Paris en 2017 du Master Sustainability and Social Innovation, Nora Youcefi est consultante chez NODALIS, cabinet de conseil spécialisé en développement (...)

Dans tous les pays du monde, les gouvernements peinent à prendre la mesure du changement climatique. Il est facile à comprendre qu’adopter dès maintenant des mesures économiques bonnes pour le climat est essentiel pour moins subir les effets du changement climatique dans les années à venir. Il n’est pas facile, en revanche, de traduire cette évidence en actes concrets.

Quand le développement économique pèse sur l’environnement

En matière de changement climatique, les barrières psychologiques, culturelles et cognitives – à l’origine de biais de perception et de jugement - sont encore nombreuses. Certains acteurs refusent d’y croire. D’autres ont du mal à se projeter à long terme pour prendre la mesure d’un phénomène encore mal compris. La bannière « développement durable » ne suffit pas à susciter une attention significative au changement climatique, dans la mesure où peu d’entreprises donnent à ses trois piliers - croissance économique durable, équité sociale et protection de l’environnement – la même importance. Malgré les preuves montrant que la dégradation de l’environnement aura un impact durable sur le développement humain, les institutions internationales continuent de privilégier les facteurs socioéconomiques sur les enjeux climatiques.

 Les institutions financières de développement sont prises dans un étau puisque favoriser le développement socioéconomique semble nécessiter de combler les besoins des populations en matière d’infrastructure et d’accès à l’énergie, mais au détriment de l’environnement. Et si la plupart des institutions financières de développement ont compris la nécessité d’intégrer les enjeux climatiques (l’Agence Française de Développement ne finance par exemple pas de projets charbon), toutes ne le font pas encore suffisamment. Compte tenu des besoins urgents, beaucoup d’arbitrages se font à court terme.


Guillemet

Et si la plupart des institutions financières de développement ont compris la nécessité d’intégrer les enjeux climatiques, toutes ne le font pas encore suffisamment

L’accès à une énergie fiable en Afrique du sud dépend-il vraiment du charbon ?

Pour comprendre la complexité de l’intégration des enjeux climatiques à ceux du développement économique, l’Afrique du sud est un cas d’école particulièrement intéressant. C’est un pays plein de paradoxes : parmi les plus développés d’Afrique sub-saharienne, il subit cependant un taux de chômage [1]  et de criminalité particulièrement élevés [2] , les inégalités sociales y sont très fortes et il est en proie à des crises énergétiques majeures : jusqu’en 2015, des coupures d’électricité importantes ont régulièrement paralysé l’économie. La mise en place d’une nouvelle centrale à charbon a contribué à mettre fin à ces coupures. Or si l’extraction du charbon est source d’emploi et de croissance, elle a aussi de très forts impacts environnementaux.

Mais que faire quand les énergies renouvelables ne permettent pas à elles seules une alimentation continue en électricité ? C’est ici qu’entrent en jeu les institutions financières de développement, qui ont un rôle majeur à jouer dans la transition énergétique. En Afrique du Sud, elles interviennent sur trois volets : la décarbonisation du mix énergétique, l’amélioration de l'efficacité énergétique et la mise en œuvre de réformes politiques structurelles.  Elles financent de nombreux projets dans le domaine de l’énergie. En 2012, le Eskom Power Investment Support Project (EISP), financé par la Banque Mondiale, la Banque Africaine de Développement et d’autres partenaires, a par exemple permis d’accroitre et de sécuriser la production d'énergie en Afrique du Sud. Si une partie importante du financement a été allouée à la création de la nouvelle centrale à charbon, une autre partie a aussi permis de créer un parc éolien d'une capacité de 100MW et une centrale solaire photovoltaïque.

Des cadres de financement plus clairs sont nécessaires pour faire des progrès

En 2015, avec le projet XINA Solar CSP, financé par la Banque Africaine de Développement, s’est ouvert une centrale solaire photovoltaïque d'une capacité de 100MW dans la province du Cap. Elle peut fournir une énergie propre et renouvelable à environ 80 000 foyers d’Afrique du Sud. En 2017, dans le cadre du programme SUNREF, qui ouvre des lignes de crédit vertes pour des projets de transition écologique innovants, l’Agence Française pour le Développement a financé une centrale de production de biogaz qui utilise les ressources naturelles issues des gros élevages bovins locaux. Elle produit du biogaz qui sert ensuite à produire de la chaleur, de l’électricité ou du biocarburant.

Les projets autour des énergies renouvelables deviennent-ils prépondérants aujourd’hui en Afrique du Sud ? Pas encore, mais des efforts sont faits dans ce sens, et ils pourraient s’intensifier si le pays bénéficiait d’un cadre de financement de la lutte contre le changement climatique plus clair.

Au niveau mondial, les institutions financières de développement mettent toutes en place des outils et méthodologies qui visent à favoriser et accompagner les actions en faveur du climat. Elles n’ont cependant pas toutes les mêmes ambitions en la matière, et le développement socioéconomique reste pour elles une priorité. Le dilemme court terme contre moyen et long terme, croissance économique et emploi contre climat n’est donc pas réglé. Une approche plus globale et structurée, ainsi que des outils financiers innovants, leur permettraient sans doute de mieux favoriser un développement socioéconomique qui limite le dérèglement climatique.

D’après d’un entretien avec Nora Youcefi et son mémoire Master Thesis « Integrating Climate and Development : the role of the DFIs. The Energy Sector in South Africa ».


1-  Fin 2016, 27,1 % de la population active est sans emploi ; le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans atteint 54,2 %.

2- 32 homicides pour 10.000 habitants en Afrique du Sud, contre 1 pour 10.000 en France, moyenne sur la période 2000-2012

Applications Pratiques
Applications Pratiques

Le mémoire de Master de Nora Youcefi permet d’appréhender la complexité de la prise en compte des enjeux climatiques dans le développement socioéconomique. Il favorise la prise de conscience, à la fois de l’urgence d’agir, et de le faire avec des politiques intelligentes et durables. Des exemples concrets, mis en œuvre dans de nombreux pays du monde, prouvent qu’il est possible d’intégrer les enjeux climatiques dans le développement économique. Puisque c’est possible, il s’agit désormais de s’inspirer de ces projets.

Méthodologie
Méthodologie

Nora Youcefi étudie le fonctionnement de trois institutions financières de développement : l’Agence Française de Développement, la Banque Africaine de Développement, et la Banque Mondiale. Pour comprendre la complexité de l’intégration des enjeux climatiques et de développement, elle analyse le secteur énergétique de l’Afrique du Sud. Elle mène six entretiens avec des représentants des institutions financières de développement et des spécialistes du changement climatique.