Kaizen: On y voit enfin plus clair !

Laoucine Kerbache, Professeur de Management des Opérations et Systèmes d'Information - 15 mai 2012
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Laoucine Kerbache et ses co-auteurs ont procédé à un état des lieux de l'utilisation du concept japonais de Kaizen, considéré comme une clé de la compétitivité des entreprises nippones. Leur recherche les conduit à proposer une classification susceptible d'aider les chercheurs et les managers à utiliser les différentes perspectives et outils du Kaizen à bon escient.

Laoucine Kerbache ©HEC Paris

Laoucine Kerbache a rejoint HEC Paris en 2000 après avoir enseigné et assumé des responsabilités dans diverses institutions d’enseignement. Il est titulaire d'un Ph.D, d'un Master (...)

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Kaizen, vous avez dit Kaizen ? Ce terme, né de la fusion de deux mots japonais (Kai et Zen qui signifient respectivement “changement” et “bon” en japonais), est bien connu dans le monde du management mais pas toujours dans son acception première. “Masaaki Imai l'a défini comme un moyen d'amélioration continue aussi bien au niveau professionnel qu'au niveau personnel et social”, explique Laoucine Kerbache, qui a voulu déterminer ce qu'englobe vraiment le Kaizen, alors qu'il était professeur invité à l'ESADE de Barcelone. Considérée comme la clé de la compétitivité des entreprises japonaises depuis les années 80, cette démarche graduelle et douce repose sur des petites améliorations concrètes, simples et peu onéreuses faites au quotidien… constamment.


DU KAIZEN POUR TOUS LES GOÛTS

Aujourd'hui en entreprise, le Kaizen se décline en une multitude de méthodologies et de techniques telles que les ateliers Gemba-Kaizen, le Lean-Kaizen dans le Six Sigma, le Kaizen Office, le Kaizen Teian, le Kaizen Flash ou le Kaizen Blitz. Devenu populaire en occident, ce dernier vise par exemple un changement radical en peu de temps. “Avec l'adoption du Juste à Temps, du Lean Production et du Six Sigma, les entreprises américaines et européennes ont copié ce concept du Kaizen mais avec beaucoup d'ambigüités et d'incohérences, poursuit Laoucine Kerbache. Et l'étude bibliographique que nous avons menée montre bien l'importance de clarifier ce concept, surtout pour le management opérationnel des produits et des services.”


TROIS PERSPECTIVES ET QUELQUES PRINCIPES DIRECTEURS

Laoucine Kerbache et ses coauteurs ont identifié trois perspectives ou visions différentes, qui regroupent chacune un ensemble de principes et techniques. “La première considère le Kaizen comme une philosophie et prône l'amélioration continue pour accroître les performances et amener le progrès au sein des entreprises, précise-t-il. Dans la deuxième, le Kaizen est plutôt un sous-ensemble du management de la Qualité Totale, qui se concentre sur la réponse aux besoins clients et sur les objectifs organisationnels au niveau de l'entreprise. La troisième est considérée comme un ensemble de méthodologies et de techniques pour réduire le gaspillage. Cette vision est celle développée par le Lean management.” En comparant ces trois perspectives, Laoucine Kerbache et ses coauteurs ont mis en lumière les nuances du Kaizen mais aussi les chevauchements et les recoupements qui existent et qui sont accentués par l'environnement et la culture. “Au niveau de la mise en œuvre, il y a des choses un peu ‘borderline’, dont on ne sait pas si elles relèvent d'une philosophie de management, de la qualité totale ou plutôt d'une méthodologie de type Lean. Du coup, le risque est grand de mélanger les approches et de mettre en place un plan d'action inapproprié, utilisant des outils inopérants. C'est le cas dans la plupart des échecs que nous avons relevés, surtout lors de l'utilisation du Kaizen comme élément d'accompagnement d'un changement brutal.”


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Dans le Kaizen, il est essentiel de responsabiliser et de faire participer tout le monde.



DES ÉCHECS QUI S'EXPLIQUENT

Quand il est bien compris et bien maîtrisé, le Kaizen peut donner des résultats exceptionnels comme c'est le cas de nombreuses entreprises des secteurs agroalimentaire, textile et automobile. Le cas le plus emblématique est celui de Toyota, mais des entreprises telles Honda et Mazda en ont également tiré profit. Pourquoi certaines entreprises occidentales comme Chrysler ont-elles alors eu énormément de difficultés à tirer profit du Kaizen? “Les résultats obtenus par la mise en œuvre du Kaizen dans cette entreprise ont été globalement décevants parce que la méthode a été mise en œuvre de manière partielle. L'accompagnement du changement s'est fait en prenant seulement une partie des outils nécessaires du Kaizen. À titre d'exemple, les ouvriers travaillant sur les machines et les chaînes d'assemblage ont peu été sensibilisés et sollicités pour le projet de transformation. Or, dans le Kaizen, il est essentiel de responsabiliser et de faire participer tout le monde, y compris les opérateurs et ouvriers spécialisés. C'est là que la plupart des améliorations se matérialisent. Si on adopte une approche ‘top-down’ (pilotage directif) du Kaizen, ça ne marchera pas.” D'ailleurs, puisque la démarche ‘bottom-up' (pilotage participatif) est souvent pratiquée dans les TPE et les PME, les auteurs s'étonnent que le Kaizen ne soit pas plus répandu dans ces entreprises.


D'après une interview de Laoucine Kerbache, professeur de Supply Chain Management au sein du département Management des Opérations & Systèmes d'Information, Doyen Associé et Directeur du doctorat HEC, et l'article “Thoughts on kaizen and its evolution: Three different perspectives and guiding principles” (International Journal of Lean Six Sigm a, vol. 2, No. 4, pp 288-308, 2011), coécrit avec Manuel F. Suárez Barraza et Juan Ramis-Pujol.


Caractères représentant “kai” et “zen”, qui signifient respectivement “changement” et “bon” en japonais.

APPLICATIONS DANS L' ENTREPRISE
APPLICATIONS DANS L' ENTREPRISE

Le travail de Laoucine Kerbache et ses coauteurs a conduit à une classification du Kaizen qui peut être utile, aussi bien aux chercheurs, qu'aux managers qui introduisent ou développent le Kaizen dans leur entreprise, quelle que soit sa taille. “Cela va leur permettre de déterminer quelle approche Kaizen adopter pour accompagner le changement, explique-t-il. Àa aide à identifier les bons outils et à ne pas se lancer dans le Kaizen à tort et à travers. Nous voulons par exemple sensibiliser les dirigeants au risque d'utiliser l'artillerie lourde du Kaizen (Six Sigma, Lean etc.) pour introduire des améliorations à petits pas, alors que ces outils sont plutôt conçus pour accompagner un changement brutal, à court terme, du type introduction de l'innovation.”

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Les chercheurs ont effectué une étude bibliographique très exhaustive aussi bien sur des bases de données que des articles et des ouvrages écrits pas des chercheurs ou des praticiens, experts du Kaizen. Ils ont ensuite méthodiquement analysé et catégorisé toute la littérature relative au Kaizen, qu'ils ont regroupée au sein de trois perspectives différentes.