Collaboration en R&D

Optimiser les partenariats université-entreprise

Denisa Mindruta, Professeur de Stratégie et Politique d'Entreprise - 15 novembre 2013
Collaboration en R&D

Entreprises et universités multiplient les collaborations afin de passer de la recherche fondamentale à la mise sur le marché de produits ou services novateurs. Les seules alliances véritablement fructueuses, en termes d’innovation, sont fondées sur la complémentarité.

Denisa Mindruta ©HEC Paris

Denisa Mindruta enseigne à HEC depuis 2008 au département stratégie et politique d’entreprise. Titulaire d’un doctorat en management stratégique de l’University of Illinois, elle (...)

Voir le CV

Si le Botox, produit dérivé de la toxine botulique utilisé pour effacer les rides, jouit d’une immense notoriété, cette protéine hautement toxique permet aussi des traitements largement ignorés du grand public contre les migraines, les spasmes musculaires du cou et certains troubles du langage. Ces applications résultent d’une collaboration fructueuse entre les chercheurs d’une prestigieuse faculté de médecine américaine et le laboratoire Allergan – un exemple parmi tant d’autres des échanges entre le secteur universitaire et le secteur privé. Comme le démontrent les données étudiées par Denisa Mindruta, la recherche fondamentale universitaire stimule fortement la productivité de la R&D privée dès lors que le transfert des connaissances fonctionne efficacement. Les entreprises ayant tissé ce type de liens directs ont progressé en matière d’innovation. Quant aux chercheurs, ils sont toujours à la recherche d’entreprises susceptibles de mettre leurs résultats publiés sur la voie de la commercialisation. Ce type de collaboration, traditionnel aux États-Unis, “où les universités, plus entrepreneuriales qu’en Europe, encouragent leurs chercheurs à créer des start-ups, à solliciter du capital-risque et à commercialiser leurs inventions”, commence à se développer également sur le vieux continent, note Denisa Mindruta.


IDENTIFIER LE MEILLEUR PARTENAIRE

Comment nouer les alliances les plus profitables ? Pour Denisa Mindruta, les facteurs de création de valeur restent largement sous-explorés. Elle a choisi de les étudier à la manière d’un site de rencontres. Traditionnellement, les économistes étudient la formation des couples (processus de sélection dans un contexte impliquant deux parties, chacun cherchant à séduire le meilleur partenaire) dans le cadre du marché matrimonial ou de l’emploi. Elle est partie du principe simple que les chercheurs privilégient la qualité de l’entreprise, cette dernière s’attachant pour sa part à celle de la recherche scientifique. L’interaction de ces préférences aboutit à un tri des partenaires potentiels, les “meilleurs” chercheurs visant à faire équipe avec les “meilleures” entreprises. L’étude des données révèle cependant que la formation des partenariats, dans ce contexte, n’obéit pas à un ordre strictement linéaire. Le processus est endogène : les variables de choix sont partiellement fonction d’autres paramètres internes, chacun tentant de sélectionner un partenaire dont les qualités renforcent les siennes. Pour identifier les lignes de force qui sous-tendent ces alliances, la chercheuse a examiné les collaborations entre les scientifiques d’une grande faculté de médecine américaine et ses partenaires du secteur privé sous les trois angles qui éclairent le mieux les points forts des partenaires potentiels : la qualité des publications, le dépôt de brevets, et la spécialisation des connaissances.


LA QUALITÉ DES PUBLICATIONS

Premier facteur étudié par Denisa Mindruta, avec comme critère le nombre de citations obtenues par chacune des publications concernées. L’excellence en la matière révèle une recherche dynamique et novatrice, ainsi qu’une propension à la transmission des connaissances, un goût pour la “science ouverte”. Les publications, naguère l’apanage du monde académique, sont désormais également très répandues dans le monde de l’entreprise. Pour les universitaires comme pour les entreprises, publier permet de promouvoir des idées novatrices, mais aussi de renforcer son prestige au sein de la communauté scientifique et d’attirer des collaborateurs de talent. “Aux yeux des professeurs de médecine, il est important de travailler sur des projets intéressants, mais aussi de placer leurs doctorants dans les firmes partenaires”, ajoute Denisa Mindruta. Comme le confirme effectivement son modèle économétrique, les capacités en matière de publications des entreprises et des universitaires sont complémentaires en termes de création de valeur, toutes choses étant égales par ailleurs. Autrement dit, les points forts de chacun des deux partenaires se renforcent mutuellement et stimulent l’innovation. Comme exemple de cette collaboration fructueuse, citons une découverte susceptible de réduire la mortalité des enfants souffrant de la maladie de Pompe, maladie génétique rare dont la plupart des victimes meurent avant leur premier anniversaire. Cette découverte universitaire était en partie basée sur la thérapie de remplacement d’une enzyme initialement développée par le laboratoire Genzyme (groupe Sanofi).


CÔTÉ COMMERCIAL, LA COMPÉTENCE D’UN SEUL PARTENAIRE SUFFIT

La seconde source de création de valeur examinée par Denisa Mindruta est la capacité de déposer des brevets. Un universitaire recherchera, en toute logique, des firmes “susceptibles de contribuer efficacement à transformer sa recherche en un produit concret”. L’hypothèse de notre auteur, corroborée par son modèle, montre que cet attribut est un substitut de création de valeur. Le point fort de l’un des deux partenaires vient se substituer à la faiblesse de l’autre. Par exemple, un industriel peut utilement conseiller un laboratoire universitaire concernant la mise en production à grande échelle d’un médicament. En revanche, si les partenaires ont tous deux des compétences commerciales importantes, ces dernières ne s’additionnent pas. Ce type de situation réduit même les chances de nouer un partenariat, puisque “les universitaires qui déposent eux-mêmes des brevets, en particulier aux USA, peuvent également créer des entreprises.” Autre constat surprenant : il existe une relation négative entre les capacités en termes de brevets d’une entreprise et celles de ses partenaires universitaires en matière de publications : Denisa Mindruta cite ainsi les brevets à fort impact d’une entreprise de biotechnologie, qui n’avaient aucun lien avec les articles scientifiques remarquables publiés par ses partenaires. Cela montre peut-être que les inventions susceptibles de déboucher sur des produits commercialisables et les connaissances scientifiques de haut niveau obéissent à des logiques de sélection différentes

EXPERTISE GÉNÉRALISTE ET CONNAISSANCES SPÉCIALISÉES SONT COMPLÉMENTAIRES

Enfin, concernant l’incidence du type de connaissances de chacun des deux partenaires, Denisa Mindruta a constaté qu’il existait une relation de complémentarité si l’un détient des connaissances très spécialisées, l’autre ayant une approche plus généraliste, le premier bénéficiant alors du recul du second. En outre, il est parfois utile d’avoir des domaines d’expertise entièrement différents. Dans l’exemple de la botuline, Allergan avait tendu la main à des scientifiques dont l’expertise était plus large, ce qui avait permis au laboratoire d’appliquer ses connaissances très pointues à d’autres domaines. 


D’après un entretien avec Denisa Mindruta et son article “Value Creation In University-Firm Research Collaborations: A Matching Approach” paru dans Strategic Management Journal  34: 644–665 (2013).

Applications dans l’entreprise
Applications dans l’entreprise

Les responsables concernés par la tendance grandissante à engager la recherche dans des partenariats à vocation commerciale doivent savoir que ce n’est pas uniquement une question d’argent. Il s’agit plutôt, précise Denisa Mindruta, d’investir dans les capacités les plus pertinentes. Universités et entreprises doivent donc rechercher les partenaires dont les points forts renforceront encore les leurs.

Méthodologie
Méthodologie

Pour son étude, Denisa Mindruta a utilisé une base de données privée regroupant l’intégralité des 447 contrats de collaboration passés entre 217 chercheurs d’une prestigieuse faculté de médecine américaine et ses 238 partenaires industriels entre 1995 et 2004. En étudiant les couples ainsi formés sous trois angles : la qualité des publications, le dépôt de brevets, et la plus ou moins grande spécialisation des connaissances.