Le Capitalisme face à la crise écologique : Comment le système économique peut-il intégrer cette contrainte?

Eve Chiapello, Professeur de Comptabilité et Contrôle de Gestion - 15 février 2012
dollars suspendu dans l'air - crise écologique

Si le capitalisme a toujours fait l’objet de critiques, il aau fil du temps intégré une partie des idées des mouvements qui souhaitaient leréformer. Cela lui a permis de continuer à se développer. Mais la critiqueécologique actuelle, qui sous certains aspects semble remettre fondamentalementen cause le capitalisme, peut-elle trouver sa place dans la dynamique del’économie libérale ?

Eve Chiapello ©HEC Paris

Eve Chiapello a enseigné la sociologie économique, les méthodes qualitatives de recherche et l’histoire de la critique de l’entreprise à HEC Paris entre 1994 et 2013. Elle a (...)

L’histoire du capitalisme est intimement liée à l’histoire de sa critique. Et les périodes de crise ont toujours été des moments privilégiés pour incorporer les idées des mouvements réformateurs. Les pratiques habituelles ne fonctionnant plus, il faut en trouver de nouvelles. L’économie libérale a ainsi intégré une partie des idées des mouvements qui le critiquent tant qu’elles ne remettaient pas en cause la dynamique de recherche de profit et la poursuite de ses objectifs. La critique écologique, qui sous certains aspects semble remettre fondamentalement en cause le capitalisme, pourrait changer la donne…


EN INTÉGRANT LES CRITIQUES QUI LUI SONT FAITES, LE CAPITALISME ASSURE SA PÉRENNITÉ

Le capitalisme ne voit pas spontanément les problèmes sociaux ou environnementaux qu’il génère. La critique lui tient lieu de veille. Elle l’incite à justifier ses pratiques, ce qui lui permet soit de conforter sa légitimité, soit d’évoluer pour remédier à une partie des problèmes soulevés. “La force du capitalisme réside dans sa capacité à incorporer objections et attaques. C’est sans doute ce qui a assuré sa robustesse, analyse Eve Chiapello. Certaines idées réformatrices ont ainsi été intégrées dans les pratiques managériales parce qu’elles sont sources de profit, qu’elles servent à motiver les employés à accepter certains changements souhaités par les entreprises, ou bien parce que c’est le seul moyen de faire taire un vent de critiques capable d’ébranler l’économie. A contrario si les propositions des réformateurs coûtent trop cher, les entreprises renâclent à les intégrer. Si la pression au changement est trop forte, elles seront tentées de réorganiser leurs moyens de production pour trouver d’autres sources de profit.”


LES QUATRE FORMES DE LA CRITIQUE : CONSERVATRICE, SOCIALE, ARTISTE ET ÉCOLOGIQUE

Depuis son origine, la critique a pris quatre formes, analyse Eve Chiapello. La critique “conservatrice” dénonce l’immoralité du capitalisme mais adhère à l’idée que le pouvoir doit être concentré dans les mains des meilleurs, qui ont alors une responsabilité sociale. La critique “artiste” reproche au capitalisme son oppression et son inauthenticité. Elle prône la créativité, la liberté et l’autonomie. La critique “sociale” dénonce quant à elle l’exploitation par la classe dominante qui génère misère et inégalités. Enfin, la critique “écologique” met en exergue l’interdépendance entre les générations et les espèces ainsi que les effets irréversibles et délétères des activités humaines sur la planète. Elle rejette l’idée d’une croissance économique sans limites et remet en cause la capacité du système capitaliste à assurer la survie de l’humanité.


LA CRITIQUE ÉCOLOGIQUE PEUT-ELLE OBLIGER L’ÉCONOMIE LIBÉRALE À SE TRANSFORMER ?

Tant que la croissance du PIB sera perçue comme le seul chemin vers le progrès humain et la création d’emplois, la critique écologique se heurtera aux questions sociales. “Mais un rapprochement entre les critiques sociale et écologique n’est pas impossible car elles partagent la rhétorique de l’exploitation, selon laquelle les profits proviennent pour partie du fait que tous les contributeurs (les salariés pour la critique sociale, la nature et la planète pour la critique écologique) ne sont pas reconnus dans les comptes de l’entreprise à la hauteur de leurs apports” explique Eve Chiapello. En outre, la critique écologique conquiert son public progressivement car elle s’appuie sur des études scientifiques qui démontrent les risques et les dommages générés par la machine économique.


TROIS VOIES D’INTÉGRATION POSSIBLE DES IDÉES DE LA CRITIQUE ÉCOLOGIQUE

Eve Chiapello imagine trois scénarios contrastés à l’échelle globale, locale et gouvernementale pour tenter de sortir de la crise écologique.
• Le capitalisme vert : la Responsabilité Sociale de l’Entreprise (RSE) intègre la critique écologique en définissant des principes de sécurité (développement durable) et de justice. Elle motive les salariés en leur donnant la satisfaction d’œuvrer pour le bien commun et redonne au capitalisme sa légitimité. Il s’agit du scénario qui change le moins la société. “Reste à savoir si les entreprises, à elles seules, vont être capables de réaliser assez rapidement les investissements nécessaires pour éviter une crise écologique profonde alors que les objectifs de rentabilité à court terme dominent encore les décisions”, analyse Eve Chiapello.
• Le développement d’une économie solidaire, locale et durable, occupée à répondre aux besoins essentiels plutôt qu’à produire et vendre du superflu. Si ce type d’initiatives, comme la localisation de la production près de la consommation, ne sont pas favorisées dans le jeu concurrentiel par les régulations de marché, ce scénario a peu de chance d’être vecteur de gros changements.
• La troisième voie passe par le renforcement de l’Etat, contraignant le capitalisme à respecter l’environnement. De nombreuses normes et régulations sont dans les cartons mais le pouvoir des Etats sur le système économique est plus faible actuellement qu’il ne l’a été. “En l’état, un tel processus nécessitera beaucoup de temps. Les négociations sur le climat montrent à quel point le chemin est long et difficile”, analyse Eve Chiapello. “Nous ne surmonterons pas les problèmes écologiques actuels sans transformations conséquentes. Elles passeront sans doute par ces trois voies. Des initiatives et des agents de changement poussent dans les trois directions, qu’il faut considérer comme complémentaires”, conclut Eve Chiapello.


D’après un entretien avec Eve Chiapello et un chapitre à paraître dans l’ouvrage "New spirits of capitalisms" (Oxford U.P) de Glenn Morgan et Paul du Gay.

APPLICATIONS PRATIQUES
APPLICATIONS PRATIQUES

Les responsableséconomiques, politiques et syndicaux de branche ont tout intérêt à êtreattentifs aux signaux de la critique pour anticiper les risques auxquels ilsvont être confrontés. Les pratiques de gestion évoluent presque toujours grâceà des apports extérieurs. De nombreuses idées, comme l’enrichissement destâches au travail et le développement des équipes autonomes dans les années1970 et 1980, se sont développées sous la pression d’acteurs critiques.Finalement, elles ont servi les objectifs des entreprises. L’empreinteécologique n’est pas non plus une invention des entreprises mais elle estdevenue un outil de travail.

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Eve Chiapello a analysé untrès important corpus de textes critiquant le capitalisme, produits sur unepériode de 150 ans. Elle cherche à reconstituer la filiation des idées àtravers l’histoire et à décortiquer les ressorts de la critique. Ses idéesétaient déjà développées dans son ouvrage coécrit avec Luc Boltanski, Le nouvelesprit du capitalisme, qui ne portait que sur la période des années 1970 à1990. Ses recherches actuelles l’ont amenée à généraliser le modèle pourretracer l’histoire du management depuis la fin du XIXe siècle et prendre encompte un plus grand nombre de critiques du capitalisme.