Entre culture et économie : comprendre la dynamique de la globalisation

Jacques Olivier, Professeur de Finance - 21 avril 2015
Entre culture et économie : comprendre la dynamique de la globalisation par Jacques Olivier HEC Paris ©Fotolia

L’économie influence-t-elle les valeurs et les cultures des individus ? Oui, répondent Jacques Olivier et ses coauteurs qui montrent par exemple qu’en matière de mondialisation, l’ouverture des marchés exerce une réelle influence sur les comportements et génère naturellement toujours plus de globalisation. Explications.

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Diplômé de l’ESSEC et titulaire d’un doctorat de l'Université de Pennsylvanie (Etats-Unis), Jacques Olivier est professeur d’économie et de finance à HEC Paris depuis 1996. Il (...)

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D’ordinaire, la recherche en économie considère les caractéristiques culturelles et préférences individuelles comme des éléments fixes, exogènes, à partir desquels elle construit des analyses et tire des conclusions. Au contraire, d’autres sciences sociales comme la sociologie, l’anthropologie et la psychologie partent du principe que les opinions et valeurs des individus peuvent évoluer et être influencées par leur environnement.

Économie et culture s’influencent mutuellement 

Depuis une dizaine d’années, des économistes comme Guiso, Sapienza et Zingales explorent le lien entre la culture, les valeurs, les préférences individuelles et l’économie en se focalisant sur l’impact unidirectionnel de la culture sur l’économie. Par exemple, ils ont montré empiriquement que le niveau de confiance des habitants d’un pays envers leurs institutions ou de leurs concitoyens a un impact sur de nombreuses dimensions de l’activité économique, comme le commerce international. En parallèle, Thierry Verdier et Alberto Bisin ont proposé des modèles où les processus de transmission et d’héritage des traits culturels sont liés à la motivation et aux ressources des individus. La décision de transmettre un héritage culturel résulte d’un compromis entre motivation, coût et accès à l’information. Partant de cette approche, il est possible d’analyser l’influence des activités économiques et des institutions sociales sur la dynamique des préférences, des valeurs et des croyances. La transmission culturelle apparaît ainsi comme le résultat d’interactions entre des décisions de socialisation au sein de la famille et d’autres processus de socialisation comme l’imitation sociale. Si les valeurs des parents sont en phase avec celles de la société, ils fourniront relativement moins d’efforts personnels pour éduquer leurs enfants et feront confiance à leur environnement. La transmission a un coût. En période de choc ou de mutation économique, la transmission des valeurs familiales pourrait donc être impactée.


Guillemet

Un choc économique, comme l'ouverture des marchés, peut changer durablement, et de manière difficilement réversible, les valeurs, les cultures et les préférences individuelles

La spirale de l’évolution économique et culturelle 

À partir de ce modèle de transmission culturelle, Jacques Olivier, Nicolas Maystre, Mathias Thoenig et Thierry Verdier cherchent à comprendre quelle dynamique relie mondialisation, valeurs et préférences culturelles individuelles. Ils montrent que la relation relève d’un effet boule de neige (ou d’amplification) : un pays qui s’ouvre au commerce international voit arriver sur son marché des biens destinés à un « consommateur global », augmentant ainsi le bien-être des personnes sensibles à ce type de produits et en réduisant réciproquement les incitations des parents à transmettre des spécificités culturelles locales à leurs enfants. L’offre de produits destinés au consommateur global s’accroît progressivement au cours du temps pour répondre à la demande et c’est ainsi que le cycle s’auto-alimente. 

Cette dynamique suscite naturellement des conflits de valeurs plus grands entre les générations, les jeunes se montrant plus friands de produits globalisés dont ils adoptent progressivement les attributs culturels. Elle peut donc pousser des individus, des organisations non gouvernementales ou des pays à craindre, pour des raisons non économiques, l’ouverture des frontières. Le modèle proposé par les auteurs suggère en effet qu’une fois l’ouverture lancée, il est difficile de revenir en arrière avec de nouvelles restrictions aux échanges internationaux, et que les périodes d’ouvertures des marchés ont nettement plus d’impact sur l’évolution des distances culturelles entre les pays que les périodes de restrictions commerciales.

La dynamique de la globalisation

L’étude empirique réalisée par les auteurs sur la base du Word Value Survey entre 1989 et 2004 confirme les prédictions du modèle. La distance culturelle moyenne entre pays s’est réduite sur cette période, infirmant ainsi le parti-pris d’économistes tels Guiso, Sapienza et Zingales qui traitent la culture comme un facteur invariant. Plus encore, une ouverture au commerce international entre deux pays conduit à une baisse plus importante de la distance culturelle entre eux qu’entre des pays dont le niveau de commerce bilatéral n’a pas été affecté. Enfin, cet effet est encore plus fort lorsque les biens échangés sont nombreux et diversifiés, ou lorsqu’on se focalise sur les réponses des personnes jeunes aux questions du World Value Survey.


D’après un entretien avec Jacques Olivier et l’article “Product-Based Cultural Change: Is the Village Global?” (Journal of International Economics , vol. 92, nº 2, mars 2014) coécrit avec Jacques Olivier, Nicolas Maystre, Mathias Thoenig et Thierry Verdier.

Applications pratiques
Applications pratiques

Un choc économique comme l’ouverture des marchés peut suffire à changer durablement, et de manière difficilement réversible, les valeurs, les cultures et les préférences individuelles. Il ne s’agit pas ici de dire que l’économie peut tout. D’autres facteurs géopolitiques contribuant à transformer les cultures, mais, toutes choses étant égales par ailleurs, il existe entre l’économie et les valeurs culturelles  une dynamique qui tend à accélérer la mondialisation. Un résultat qui intéressera non seulement les économistes, mais aussi des spécialistes d’autres disciplines, comme le marketing, la psychologie, la sociologie et l’anthropologie. Un type de collaboration interdisciplinaire que les chercheurs ont tout à gagner à poursuivre !

Méthodologie
Méthodologie

Les chercheurs exploitent les données de la World Value Survey (WVS), une base de données rassemblant les caractéristiques et opinions de 200 000 personnes de 15 à 82 ans à travers le monde âgées depuis 1981. En choisissant 30 questions pour lesquelles la couverture statistique est la plus forte et en comparant les données de 1989 à 2004, les chercheurs construisent des indicateurs quantitatifs de la distance culturelle entre deux pays. Sur le plan théorique, les auteurs s’appuient sur un modèle de transmission culturelle d’Alberto Bisin et Thierry Verdier.