Les petits pays face au risque de désindustrialisation

Ai-Ting Goh, Professeur d'Economie - Sciences de la Décision et Tomasz Michalski, Professeur d'Economie - Sciences de la Décision - 10 juillet 2010
Les petits pays face au risque de désindustrialisation - Usine abandonnée

Les petits pays qui ouvrent leur marché doivent-ils craindre la désindustrialisation ? Si ce risque est bien réel sous certaines conditions, Ai-Ting Goh et Tomasz Michalski montrent qu’il peut toutefois être minimisé. Les deux économistes d’HEC Paris recommandent pour cela aux petits pays de favoriser l’essor d’une industrie spécialisée dans la production de biens intermédiaires qui seront ensuite exportés pour alimenter le secteur secondaire. 

Ai-Ting Goh ©HEC Paris

Ai-Ting Goh a obtenu son PhD de l’Université de Pennsylvanie en 1996. Elle a enseigné l’économie à la National University of Singapore et à l’Université Catholique de Louvain. (...)

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Tomasz Michalski ©HEC Paris

Tomasz Michalski est professeur d’économie à HEC Paris depuis 2006. Il a aussi été chercheur à la Banque Nationale de Pologne et à la Banque Centrale Européenne. Il est titulaire (...)

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Faisant suite aux travaux innovants de Paul Krugman (prix Nobel d’économie 2008) sur les rendements d’échelle croissants et la concurrence monopolistique (nouvelles théories du commerce international), de nombreux économistes portent depuis quelques années une attention grandissante aux effets de la libéralisation du commerce sur les économies, notamment afin de comprendre comment le libre-échange affecte les choix de localisation des entreprises. L’ouverture au commerce va-t-il conduire les entreprises industrielles des petits pays à se délocaliser ? Pour répondre à cette question, Ai-Ting Goh et Tomasz Michalski ont développé un modèle inédit qui prend en compte, pour la première fois, les biens intermédiaires.

ET SI LA TAILLE DU MARCHÉ COMPTAIT ?

Considérant l’hypothèse d’un monde à deux pays, les théories récentes du commerce international montrent qu’en présence des économies d’échelle, les industriels ont tout intérêt à implanter leur production dans le plus grands des deux pays pour limiter les coûts de transport. Une logique qui aboutit à une spécialisation du plus petit des pays dans la production de bien primaires et le conduit à se désindustrialiser. Ce phénomène, connu sous le nom de “home market effect”, n’est pourtant vrai qu’à condition que les coûts de transport des biens primaires soient suffisamment plus faibles que ceux des biens secondaires. Une hypothèse que l’économiste Donald Davis* souligne n’avoir jamais observé dans la réalité. Le risque de désindustrialisation des petits pays serait-il un donc mythe ? Pas forcément, répondent Ai- Ting Goh et Tomasz Michalski qui introduisent la notion de biens intermédiaires pour montrer que sous certaines conditions, cette désindustrialisation peut effectivement survenir.

LA NOTION DE BIENS INTERMÉDIAIRES

En faisant l’hypothèse d’une économie qui comprend deux variétés de biens intermédiaires tous deux utilisés dans la fabrication des biens secondaires et produits respectivement dans un des deux pays (selon la théorie des avantages comparatifs), les deux économistes montrent que deux forces opposées entrent en jeu. 


article 15 - david ricardo

D’un côté les producteurs de biens secondaires souhaitent s’implanter dans le plus grand pays pour accéder à ce marché tout en limitant les coûts de transport. D’autre part le pays le plus grand, ayant besoin de davantage de biens intermédiaires pour alimenter son industrie, doit en importer du petit pays.

DÉSINDUSTRIALISATION OU INDUSTRIALISATION?

Deux situations sont ainsi envisageables :

• Le “home market effect” entre en jeu et le poids économique du petit pays diminue à mesure que le poids du grand pays augmente. Quand le rapport de poids atteint un niveau suffisamment important, le petit pays se spécialise dans la production de biens primaires et le grand pays dans la production de biens secondaires. Le petit pays risque alors de se désindustrialiser.

• Si la production de biens secondaires migre intégralement dans le plus grand pays, ce pays a besoin de davantage de biens intermédiaires produits dans le petit pays. Ce dernier n’a alors rien à craindre d’une désindustrialisation. Par exemple, dans le secteur automobile, de nombreux composants (sièges, vitres, tableau de bord, moteur, pneus, carrosserie…) entrent dans la fabrication du produit fini. L’industrie automobile peut alors choisir soit de fabriquer elle-même ces biens, soit d’en sous-traiter la fabrication (et généralement de les importer). Et si un grand pays (la Chine par exemple) doit importer des biens intermédiaires en grand nombre, il tirera la croissance des pays exportateurs de biens intermédiaires.

ET DANS L’ÉCONOMIE RÉELLE?

Les chercheurs expliquent que le risque de désindustrialisation d’un petit pays n’intervient que sous deux conditions. La première est que la production de biens primaires nécessite moins de biens intermédiaires que la production de biens secondaires. La deuxième est que le petit pays ait besoin d’importer une plus grande proportion de biens intermédiaires pour produire des biens secondaires que le grand pays. Pour tester cette hypothèse, les chercheurs ont étudié les statistiques des 36 pays de l’OCDE. Ils observent alors qu’en moyenne la part de biens intermédiaires nécessaire à la production de biens secondaires est au minimum deux fois plus importante que la part de biens intermédiaires utilisés à la production de biens primaires. Un rapport encore plus élevé quand il s’agit de très petits pays (comme la Belgique ou le Luxembourg, par exemple) et qui tend bien à montrer que les petits pays peuvent être confrontés à un risque de désindustrialisation.

D’après un entretien avec Ai-Ting Goh et l’article “Should Small Countries Fear Desindustrialization?”, Review of International Economics , coécrit avec Tomasz Michalski.

* Donald Davis, “The Home Market, Trade, and Industrial Structure”, American Economic Review , Vol. 88, pp.1264-76, 1998. 

APPLICATIONS POUR LES POUVOIRS PUBLICS
APPLICATIONS POUR LES POUVOIRS PUBLICS

Cette étude peut aider les pouvoirs publics à orienter leur politique d’ouverture commerciale en minimisant les risques de désindustrialisation. Par exemple, les pays en développement (qui, comme le souligne Ai-Ting Goh, peuvent être considérés comme des petits pays en raison de la taille réduite de leur marché domestique par rapport aux pays développés) ont tout intérêt à préférer au protectionnisme le libre-échange, à condition que cette ouverture soit compensée par la mise en place de politiques publiques visant à développer un avantage comparatif dans la production de biens intermédiaires. C’est notamment la voie empruntée avec succès par bon nombre de pays d’Europe de l’Est qui deviennent les sous-traitants des industries d’Europe de l’Ouest une fois ouverts au commerce international. 

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Les deux chercheurs considèrent un modèle à deux pays dont les économies sont de tailles différentes. Chaque pays produit trois types de bien : primaires, secondaires et intermédiaires (qui entrent uniquement dans la production des biens secondaires). Tous ces biens peuvent être échangés librement entre les deux pays. Les coûts de transport sont de type “iceberg” (une partie du bien échangé disparaît pendant le transport).