Libre-échange, endettement des ménages et grande récession

Jean-Noël Barrot, HEC Phd, Professeur de Finance au MIT Sloan School of Management - 17 mai 2017
Libre-échange, endettement des ménages et grande récession--  ©Fotolia-Suns07Butterfly

Une étude réalisée par les professeurs Jean-Noël Barrot, Erik Loualiche, Matthew Plosser et Julien Sauvagnat révèle que les accords de libre-échange avec la Chine des années 2000 a entraîné une forte augmentation de la dette des ménages américain. Cette augmentation est concentrée chez les ouvriers ayant perdu leur emploi suite à l’ouverture du commerce. Ces derniers ont eu recours à l’endettement de manière à maintenir leur pouvoir d’achat, et ce, malgré un marché du travail en berne. Ceci a contribué de manière significative à la hausse de l’endettement des ménages américains et joué un rôle clé dans la crise financière de 2008.

Jean-Noël Barrot ©MIT Sloan-Erica Ferrone

Jean-Noël Barrot Professeur Assistant de Finance au MIT Sloan School of Management (USA). Diplômé de Polytechnique, il détient un master en Economie de Paris School of Economics (...)

L’effet de l’ouverture au commerce international est aujourd’hui au centre de vives polémiques qui ont amené au retrait des Etats-Unis du traité Trans-Pacific et à de fortes oppositions au partenariat Transatlantique en Europe.

Comprendre les impacts du libre-échange sur le bien être des populations est aussi un des sujets les plus débattus, et controversés, dans le monde académique. Après avoir défendu pendant plusieurs décennies les vertus de l’ouverture commerciale, un nouveau consensus est en train d’émerger au sein de la communauté scientifique. Les spécialistes reconnaissent désormais que cet impact est hétérogène. Certains y gagnent, comme les exportateurs, alors que d’autres y perdent, tels les ouvriers des industries faisant face à la concurrence d’une main d’œuvre bon marché.

Dans un nouvel article, les professeurs Barrot, Loualiche, Plosser et Sauvagnat montrent que les effets des traités commerciaux vont bien plus loin que ce que l’on pensait. S’il l’on savait qu’ils contribuent à la disparition de l’emploi industriel, les quatre chercheurs ont démontré qu’ils entraînaient aussi une augmentation significative de l’endettement des ouvriers perdant leur emploi. Ces derniers contractent en effet des crédits de manière à maintenir leur niveau de vie dans un contexte difficile sur le marché du travail. Ce mécanisme a joué un rôle dans la grande récession de la fin des années 2000, une partie d’entre eux se retrouvant en situation de surendettement.

Guillemet
L’endettement des ménages a été particulièrement forte dans les zones exposées à la concurrence internationale



Ouverture au commerce international et endettement des ménages

La première étape du travail des chercheurs a été de comparer l’évolution de l’endettement des ménages dans les zones qui étaient fortement affectées par l’ouverture au commerce avec la Chine à d’autres qui l’ont moins été. On pense par exemple aux villes fortement dépendantes d’industries telles que l’automobile ou le textile par opposition à la Silicon Valley.

Les données collectées par les quatre professeurs montrent qu’en effet la hausse de l’endettement des ménages a été particulièrement forte dans les zones exposées à la concurrence internationale. L’explication est simple: les employés perdant leur travail, principalement des ouvriers, ont eu recours à l’endettement de  manière à soutenir leur consommation.

Quel lien entre libre-échange, la bulle immobilière et la grande récession

De quelle manière les employés affectés par l’ouverture au commerce avec la Chine ont pu augmenter leur niveau d’endettement? En explorant les données dont ils disposent, les chercheurs ont montré que ce sont principalement les ouvriers habitant des zones où la hausse du prix de l’immobilier dans les années 2000 a été le plus fort, qui ont pu contracter de nouveaux crédits. Cet endettement a été rendu possible parce qu’ils ont pu mettre en gage leurs actifs immobiliers, dont la valeur augmenta artificiellement à la faveur du boom de l’immobilier.

Les auteurs montrent dans un second temps que ceci s’est finalement retourné contre eux lorsque la bulle éclata. De nombreux ménages se sont retrouvés en situation de sur-endettement, au moment même où la conjoncture économique était la plus difficile.

La découverte des professeurs Barrot, Loualiche, Plosser et Sauvagnat est une avancée majeure pour notre compréhension des effets hétérogènes du libre-échange. Mais elle a des implications plus grande dans la mesure où leur recherche permet d’apprécier l’interaction entre la bulle immobilière des années 2000, l’ouverture au commerce internationale et la grande récession de la fin des année 2000.


Ce résumé rédigé par Charles Boissel, Doctorant à HEC Paris est issu de l'article scientifique "Import Competition and Household Debt" co-écrit par Jean-Noël Barrot (MIT), Erik Loualiche (MIT), Matthew Plosser (Federal Reserve Bank of New York) et Julien Sauvagnat (Bocconi University). Cette recherche a été présentée Jean-Noël Barrot lors de la conférence Adam Smith à HEC Paris le 17-18 mars 2017.