Comprendre les racines de la criminalité

Michel Lander, Professeur de Management et Ressources Humaines - 29 mars 2016
What causes crime? by Michel Lander ©Fotolia - offfstock

Quelles sont les véritables racines du crime ? Alors que les sociologues évoquent des facteurs sociaux (intégration, conflit, inégalité, contrôle, etc.), les économistes estiment que le taux de criminalité est au contraire déterminé par les probabilités de se voir arrêté, condamné et par la sévérité des sanctions. Pour la première fois, des chercheurs ont réuni une mine de données socioéconomiques des deux camps pour réconcilier ces perspectives divergentes et isoler les facteurs clés déterminant le taux de criminalité.

Michel Lander ©HEC Paris

Michel Lander a rejoint HEC en 2011, où il enseigne la théorie des organisations et la méthodologie de recherche. Il est titulaire d’un doctorat en management de l’Université (...)

Voir le CV

Quand il s’agit d’expliquer les statistiques de la criminalité, deux écoles de pensée s’opposent : la perspective économique et la perspective sociologique. Michel Lander explique que ces deux modèles sont rarement en accord. « Globalement, les travaux sur la question sont diamétralement opposés, observe-t-il. Soit les études publiées favorisent l’approche économique, soit elles se focalisent sur les théories sociologiques. Nous souhaitions réconcilier ces deux disciplines pour étayer des théories et décisions politiques plus solides ». Animés par cet objectif, Michel Lander et ses co-auteurs se sont attachés à développer un modèle intégrant les deux perspectives. « Notre modèle est l’un des rares aujourd’hui à même de tester de manière systématique les effets de deux théories en parallèle, explique-t-il. Par ailleurs, il arrive à point nommé : les responsables politiques de droite suggèrent aujourd’hui que la répression est la seule réponse pour contenir la criminalité ; tandis que les partisans de la gauche préconisent de s’attaquer aux facteurs sociaux et environnementaux qui favorisent ou, au contraire, découragent la criminalité ».

Facteurs dissuasifs vs. vecteurs de la criminalité

Pour les économistes, le taux de criminalité est directement lié aux probabilités d’arrestation et de condamnation, et à la sévérité des sanctions. Ils avancent que les choix comportementaux sont dictés par une analyse de type risque/bénéfice. Si un acte délictueux a peu de chances d’être résolu ou si la sanction n’est pas à la hauteur, les individus sont prêts à tenter le coup. Les théories des sociologues, elles, tiennent compte de tout un éventail de facteurs environnementaux qui influenceraient le taux de criminalité. Par exemple :

  • La théorie axée sur les activités routinières suggère que la présence de tuteurs (guardians) est un facteur important pour lutter contre la criminalité. 
  • La désorganisation sociale : lorsque le contrôle social au sein de la communauté s’effondre, en raison d’un statut économique médiocre ou d’une hétérogénéité culturelle accrue par exemple, le taux de criminalité grimpe.
  • La tension structurelle : le sentiment de n’avoir aucune perspective de réussite sociale peut pousser certains individus vers la criminalité.

Réunir les données

La seule manière de réconcilier ces perspectives divergentes consiste à analyser un vaste jeu de données socioéconomiques. Les chercheurs ont réuni des données pertinentes recueillies dans tout l’état de Caroline du Nord. Ces données contenaient 22 variables indépendantes liées à la fois aux théories économiques et sociologiques, alors que les précédents travaux n’avaient pu comparer que 10 variables au mieux. Après avoir rassemblé toutes ces variables, Michel Lander et ses co-auteurs ont constaté que des facteurs jugés importants dans l’un ou l’autre des deux modèles pris de manière isolée perdaient souvent de leurs poids au sein de la version intégrée. C’est ce qui a conduit les chercheurs à avancer que certaines conclusions des économistes d’un côté ou des sociologues de l’autre pouvaient être erronées au vu des interactions entre les facteurs. 


Guillemet

La menace de longues condamnations de prison et de la peine capitale ne contribuent pas à réduire la criminalité

La sanction a-t-elle un pouvoir dissuasif ?

En partant de ce nouveau modèle, les auteurs ont cherché à comprendre si les facteurs qui poussent les individus vers des actes de criminalité avec violence (i.e. meurtres, homicides, viols et agressions) étaient différents de ceux qui favorisent les infractions à l’encontre de biens (i.e. cambriolage, vol, larcin, vol de voiture, etc.). Pour Michel Lander, le risque d’arrestation est un frein majeur dans les deux cas, mais la sévérité des sanctions n’influence pas de manière significative le taux de criminalité. Il insiste d’ailleurs sur la portée de cette conclusion : au vu de ces résultats, la menace de longues condamnations de prison et de la peine capitale ne contribuent pas à réduire la criminalité. 

Les dimensions socioéconomiques dans les crimes contre les biens

Une analyse plus poussée a révélé qu’en ce qui concerne les crimes contre les biens, le niveau de pauvreté avait une forte influence sur la probabilité de comportements criminels (comme l’avance la théorie de la désorganisation sociale). Les personnes issues de foyers plus importants sont moins susceptibles de commettre des infractions contre des biens, ce qui va dans le sens de la théorie des activités routinières et de l’idée que la présence de tuteurs contribue à limiter le nombre d’actes contre les biens. En revanche, ces conclusions ne se vérifient pas pour les crimes avec violence. « Pour lutter efficacement contre la criminalité, nous devons admettre que les crimes contre les biens et la criminalité avec violence n’ont pas les mêmes motivations, signale Michel Lander. La manière dont nous abordons les différents types de crimes est vraiment déterminante ». Il ressort de l’étude que le fait de vivre au sein d’une communauté hétérogène réunissant diverses origines ethniques semble influencer à la fois le taux de crimes avec violence et de crimes contre les biens. Parallèlement, les programmes de formation professionnelle proposés dans le milieu carcéral pour aider les contrevenants à se réinsérer dans la société semblent contribuer de manière efficace à la réduction du taux de crimes avec violence. 

L’avenir de la prévention de la criminalité

Cette analyse complète menée sur un volume sans précédent de données révèle les écueils qu’il y a à se cantonner à une seule discipline pour expliquer les statistiques de la criminalité. Alors qu’associées, ces deux perspectives offrent des éclairages utiles. « Quand il s’agit de développer une théorie, économistes et sociologues devraient éviter de s’ignorer mutuellement pour se pencher sur les synergies que les théories qu’ils défendent peuvent produire, suggère Michel Lander. Il nous faut maintenant explorer de manière plus détaillée les dynamiques qui relient les deux théories. Nous avons démontré qu’aucun des deux camps n’avait entièrement raison et que chacun apportait des arguments utiles au débat. L’influence des risques d’arrestation et de sanction par rapport aux influences socioéconomiques diffère selon le type de crime ». Michel Lander souligne que son analyse n’aurait pas été possible sans les remarquables données fournies par la Caroline du Nord. « Selon moi, la démarche la plus efficace pour les États désireux de lutter sérieusement contre la criminalité est de collecter de manière systématique des données sur les nombreux facteurs que les deux disciplines jugent importants, en particulier en ce qui concerne les variables de la théorie sociologique. Plus nous avons de données à exploiter, plus nous pouvons affiner nos modèles et réconcilier ces deux disciplines dans nos efforts pour tirer des conclusions probantes et recommander les meilleures voies à suivre pour endiguer la criminalité ».

D’après un entretien avec Michel W. Lander et son article « What determines crime rates? An empirical test of integrated economic and sociological theories of criminal behaviour », cosigné par Peter-Jan Engelen et Marc van Essen (The Social Science Journal , 2015)

Applications Pratiques
Applications Pratiques

« La sévérité des sanctions n’a aucun effet sur le taux de criminalité, affirme Michel Lander. En revanche, la perception du risque d’être arrêté pèse dans la balance ». Les décideurs politiques doivent comprendre que la menace de la peine capitale et d’un emprisonnement à perpétuité ne sert ni à prévenir ni à réduire la criminalité ». Michel Lander appelle par contre les forces de police à être plus attentives à la diversité au sein des communautés qu’elles servent car hétérogénéité et criminalité sont étroitement liées. « Si vous renforcez la présence policière dans les zones de criminalité élevée, vous faites progresser les probabilités d’arrestations. Or, c’est là un des éléments les plus dissuasifs ». Les conclusions de cette étude suggèrent également que les services sociaux pourraient aider à renforcer la structure et le contrôle au sein des communautés mixtes, tandis qu’une présence adaptée de tuteurs permettrait de réduire le nombre de crimes contre les biens.

Méthodologie
Méthodologie

M. Lander et ses co-auteurs ont exploité un corpus complet de données sociales, économiques et démographiques pour identifier les facteurs qui influent sur le taux de criminalité et créer un nouveau modèle empirique intégré. Les données qu’ils ont étudiées couvraient les 100 comtés de l’état de Caroline du Nord aux États-Unis sur les années 2001 à 2005. Avec une telle base de renseignements, ils ont dû analyser un nombre inédit de variables à la recherche de corrélations entre mesures socioéconomiques et chiffres de la criminalité avec violence et atteintes aux biens. En développant un modèle intégré, ils ont pu démontrer le rôle plus ou moins important que jouaient différents facteurs par rapport à différentes catégories d’actes criminels.