Double peine: Comment le marché pénalise les plus pauvres

Frédéric Dalsace, Professeur de Marketing - 15 septembre 2012
Double peine: Comment le marché pénalise les plus pauvres

Alors qu'ils sont déjà soumis à des contraintes financières fortes, les ménages pauvres subissent également les dommages collatéraux d'une offre de biens et services qui n'est pas construite pour eux. Résultat : ils paient proportionnellement leurs achats plus chers que les autres. Face à ce constat, des programmes spécifiques sont développés par les entreprises pour créer des offres adaptées à ces populations, et l’expérience prouve qu’ils peuvent être source d’opportunités.

Frédéric Dalsace ©HEC Paris

Frédéric Dalsace est professeur à HEC Paris depuis 2002, titulaire de la chaire “Social Business / Entreprise et Pauvreté” sponsorisée par Danone, Schneider Electric et (...)

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Frédéric Dalsace, Charles-Edouard Vincent, Jacques Berger et François Dalens ont analysé le budget des ménages pauvres (dernier décile des revenus): les dépenses dites “contraintes” (loyer, impôts, remboursement d’emprunt, assurances obligatoires, charges d’habitation) représentent 31%de leur revenu. Une fois ces frais payés, le “reste à vivre” est composé des dépenses “nécessaires” (alimentation, transport, communication, santé, enseignement, services financiers) qui constituent 40%de leur budget, et de dépenses “arbitrables” (habillement, équipement, loisirs,...). En moyenne, les ménages pauvres de 2,2 personnes ne disposent que de 420 € par mois pour s’habiller, se meubler et se divertir. Et le marché a ses effets de bords. Les pénalités de pauvreté sont un effet collatéral d’une offre de biens et de services qui n’est pas construite pour eux.


LA QUANTIFICATION DE LA DOUBLE PEINE EN FRANCE

Le phénomène de la double peine est bien connu dans les pays émergents, mais il était mis sur le compte de l’inefficience des marchés. Grâce à cette étude, la double peine est quantifiée pour la première fois en France: les ménages pauvres payent un surcoût moyen d’environ 500€ par an, ce qui représente plus d’un mois de dépenses arbitrables (ce chiffre ne constitue qu’une moyenne statistique, des scénarios très vraisemblables montrent qu’il peut largement dépasser mille euros). Pourtant, par construction, cette étude minimise la double peine car elle se limite aux surcoûts repérables dans une analyse purement statistique. Ainsi, aucune double peine n’a pu être repérée dans le domaine de l’alimentation ou des transports par exemple, alors que la moins bonne qualité des produits “premier-prix” ou le prix des pièces détachées automobiles touchent davantage les consommateurs pauvres.


LES MÉCANISMES DEMARCHÉ    

Comment expliquer ces surcoûts ? D’une part, la structure des coûts est parfois défavorable aux achats en petite quantité, comme les frais fixes de dossier des services financiers. D’autre part, la structure de prix peut pénaliser les petits volumes. Les ménages pauvres paient ainsi un surcoût de 20% en assurance habitation, parce que celle-ci est plus chère au mètre carré sur les petites surfaces. En outre, le marché étant plus tendu sur les petits volumes, les prix des biens et services consommés en petite quantité sont souvent supérieurs. Les petits logements, par exemple, sont 5 % plus élevés que les autres au mètre carré. Enfin, les consommateurs pauvres, faute de pouvoir s’offrir des biens de qualité, supportent souvent des coûts de fonctionnement plus importants et, de ce fait, un coût total plus élevé. Des aides financières et sociales existent, mails elles ne suffisent pas à compenser les surcoûts que la pauvreté génère. De plus, tous les ménages n’en bénéficient pas.


guillemet
En France, les ménages pauvres payent un surcoût moyen d’environ 500 € par an, soit plus d’un mois de dépenses arbitrables.



DES OFFRES ADAPTÉES

L’Action Tank « Entreprise et Pauvreté », en lien avec la chaire «Social Business» de HEC, œuvre avec des entreprises pour la mise en place de solutions alternatives pour les consommateurs pauvres. Ces programmes fonctionnent selon le modèle de social business développé par le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus, qui consiste à mettre en œuvre un modèle économique durable, c’est-à- dire sans perte, pour répondre à un objectif social. Le succès de ces entreprises ne repose pas sur l’effet de volume mais plutôt sur la capacité à proposer des solutions adaptées à la demande locale. Cela passe par exemple par une co-création avec les populations concernées pour comprendre leurs besoins, leurs modes de consommation, identifier les bonnes cibles, impliquer des fournisseurs locaux et mettre en place des circuits de distribution alter-natifs et accessibles. Ces initiatives sont de vrais laboratoires d’innovation. Elles contribuent à renouveler le business model global des entreprises et donnent du sens au travail de ses salariés, une piste que suit un nombre croissant d’entreprises en France.


D'après un entretien avec Frédéric Dalsace, son intervention lors de la conférence Comment les entreprises peuvent-elles contribuer aux enjeux du développement durable ?, HEC Paris, 21 juin 2012 et l’article “Les pénalités de pauvreté en France : comment le marché aggrave la situation des populations pauvres” de Frédéric Dalsace, Charles-Edouard Vincent, Jacques Berger et François Dalens [special issue n° 4 de FACTS Reports, janvier 2012, publié par l’Institut Veolia Environnement].


À lire aussi : Structurer le débat “entreprises et pauvretés” de Frédéric Dalsace et David Ménascé [H99] [Revue Française de Gestion n° 208-209, 2010) et L’entreprise contre la pauvreté de Pierre Victoria, Frédéric Dalsace et David Ménascé (Fondation Jean-Jaurès, juin 2011].

APPLICATIONS DANS L’ENTREPRISE
APPLICATIONS DANS L’ENTREPRISE

Quelques exemples d’expérimentations menées avec l’Action Tank “Entreprise et Pauvreté” et la chaire “Social Business” d’HEC: le programme “Optique Solidaire”, mis en place par Essilor avec le concours de l’ensemble du secteur, permet de fournir des équipements optiques aux personnes âgées pour un net à payer de quelques dizaines d’euros au lieu de 200€ en moyenne; le programme MALIN de Bledina (Danone) facilite l’accès à une alimentation adaptée aux besoins nutritionnels des jeunes enfants. Enfin, Renault vient de démarrer l’expérimentation de location et de réparation de véhicules dans les garages “Renault Solidaires” à bas prix (programme “Mobiliz”).

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Commanditée par la chaire “Social Business” d’HEC et l’Action-Tank “Entreprise et Pauvreté”, cette étude a été réalisée en pro-nobo par une équipe du bureau de Paris du Boston Consulting Group. Les chercheurs analysent le budget des ménages pauvres à partir des données quantitatives de l’INSEE sur sept secteurs d’activité représentant deux tiers des consommations (logement, alimentation, transport, assurances, crédit, communication et santé). Ils étudient ensuite l’écart de prix unitaire par rapport à un consommateur moyen.