Impact de la religion sur la prise de risque aux États-Unis

Gilles Hilary, Professeur de Comptabilité et Contrôle de Gestion - 28 février 2009
In God we trust - Impact de la religion sur la prise de risque aux États-Unis
  • L’aversion au risque des entreprises est positivement corrélée au niveau de religiosité de l’environnement dans lequel elles évoluent. 
  • La réaction du marché à une annonce d’investissement important est d’autant plus positive que la religiosité du comté dans lequel l’entreprise est implantée est élevée. 
  • Au cours de leur carrière, les dirigeants travaillent généralement pour des entreprises qui évoluent dans des environnements aux niveaux de religiosité proches. 
Gilles Hilary ©HEC Paris

Après avoir passé presque sept ans à l’University of Science and Technology de Hong Kong (HKUST), Gilles Hilary fut professeur de comptabilité à HEC Paris de 2009 à 2010. Il est (...)

La recherche en économie s’intéresse depuis longtemps à l’influence de la religion sur la société. Cette analyse se fait généralement à deux niveaux. Au niveau microéconomique, la recherche se concentre sur l’impact de l’appartenance religieuse sur les comportements individuels, au niveau macroéconomique ce sont les liens entre religions et croissance économique qui sont alors étudiés. Si ces deux courants ont fait l’objet de beaucoup de travaux académiques, peu de chercheurs se sont intéressés jusqu’ici à l’impact de la culture d’entreprise, analysée à travers la religiosité de son environnement, sur sa propension à prendre des risques. Gilles Hilary et Kai Wai Hui1 portent justement leur attention sur ce phénomène en évaluant les décisions d’investissements prises par des entreprises dont ils comparent également les environnements en termes de religiosité. 

IMPACT DE LA RELIGION AU NIVEAU INDIVIDUEL ET COLLECTIF

De nombreux travaux étudiant l’impact de la religiosité sur la prise de décision montrent une corrélation positive entre l’aversion au risque et le degré de religiosité des individus. Ce phénomène s’explique notamment par le fait que, sous bien des aspects, la pratique religieuse peut être perçue comme un moyen de lutter contre la peur de l’incertitude. Mais ces caractéristiques individuelles ont-elles également un impact sur le comportement de la firme, dans son ensemble ? Partant du principe que la culture d’une entreprise reflète dans une large mesure l’environnement dans lequel elle évolue, Gilles Hilary et Kai Wai Hui cherchent à évaluer l’impact de cet environnement religieux sur la propension à prendre des risques au niveau corporate.

ACTIVITÉS RELIGIEUSES ET AVERSION AUX RISQUES

Pour évaluer l’impact de la religiosité sur le comportement de l’entreprise, les chercheurs s’intéressent aux décisions d’investissement de la firme. Ils montrent alors que le niveau de religiosité du comté dans lequel évolue une entreprise est négativement corrélé avec sa propension à prendre des risques. A terme, l’entreprise investissant moins souvent et privilégiant les projets les plus sûrs connaît une croissance moins forte, mais plus stable. Ils observent également que ces entreprises investissent moins dans le capital et s’engagent moins dans les activités de recherche et développement. Ces résultats peuvent-ils être segmentés en fonction des religions ? Gilles Hilary et Kai Wai Hui apportent un début de réponse à cette question en s’intéressant aux deux groupes religieux majoritaires aux États-Unis : les catholiques et les protestants. Ils montrent ainsi qu’un environnement protestant semble associé à une plus grande aversion au risque que dans le cas d’un environnement catholique. Ce résultat est pertinent s’il est comparé à ceux de Barksy, Juster, Kimball et Shapiro2 (1997) mettant en évidence qu’au niveau individuel les protestants sont généralement plus averses au risque que les catholiques. 

IMPACT DE LA RELIGIOSITÉ SUR LES INVESTISSEURS ET SUR LE DIRIGEANT 

Le fait que les entreprises implantées dans des environnements à fort degré de religiosité investissent moins et connaissent une meilleure rentabilité laisse penser que l’annonce d’une décision d’investissement de la part de ce type de firme devrait être particulièrement bien perçue par le marché. Cette hypothèse est confirmée par l’étude empirique que réalisent les chercheurs. En effet, en étudiant la réaction du marché à des annonces de fusions-acquisitions, de “seasonal equity offerings” (SEO) et d’investissements importants entre 1971 et 2000, les chercheurs montrent que la réaction du marché est d’autant plus positive que la religiosité du comté dans lequel est implantée l’entreprise est élevée. Enfin, les chercheurs s’intéressent à l’impact de la religiosité sur la sélection des dirigeants. En d’autres termes, ils se demandent si religiosités de l’environnement de l’entreprise et du dirigeant sont liées. Pour répondre à cette question, Gilles Hilary et Kai Wai Hui étudient 65 CEO qui ont changé d’entreprise entre 1991 et 2003. Ils montrent alors que le degré de religiosité du comté dans lequel le dirigeant est nouvellement employé est lié au degré de religiosité de son ancien comté. Ce résultat confirme l’idée selon laquelle les dirigeants choisissent généralement de travailler pour des entreprises dont les cultures sont proches. 


1 Professeur assistant au département comptabilité de la Hong Kong University of Science and Technology. 

2 Barsky, Robert B., F. Thomas Juster, Miles S. Kimball, Mattew D. Shapiro, 1997, “Preference Parameters and Behavioral Heterogeneity: A Experimental Approach in the Health and Retirement Study”, Quarterly Journal of Economics , vol. 112, n° 2, pp. 537-579.


D’après un interview avec Gilles Hilary et l’article “Does Religion Matter in Corporate Decision in America?” (Journal of Financial Economics ) co-écrit avec Kai Wai Hui 

INTÉRÊT DE CETTE RECHERCHE
INTÉRÊT DE CETTE RECHERCHE

L’étude menée par Gilles Hilary et KaiWai Hui présente de nombreux intérêts. 

  • Pour les managers : elle améliore la compréhension de la culture d’entreprise et aide à mieux comprendre comment elle impacte directement la manière dont les décisions sont prises au niveau corporate. 
  • Pour les investisseurs : elle permet de mieux comprendre les différentes stratégies de gestion de portefeuille (notamment en termes de décisions d’investissement) mises en places par les entreprises. 
  • Pour les chercheurs : en montrant une corrélation claire entre religiosité et aversion au risque, cette recherche fournit une piste supplémentaire pour évaluer l’aversion au risque d’une entreprise, variable souvent complexe à isoler. 

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Pour évaluer le niveau de religiosité de l’environnement d’une entreprise, Gilles Hilary et Kai Wai Hui s’intéressent au pourcentage d’individus qui se rendent dans un lieu de culte au sein du comté où la firme est implantée. Ce niveau de religiosité est ensuite mis en perspective avec la propension de l’entreprise à prendre des risques, étudiée à travers les investissements qu’elle réalise. L’étude se concentre sur les États-Unis, les données sont issues du American Religion Data Archive (ARDA). Il s’agit de données concernant 133 courants religieux judéo chrétiens qui portent sur le nombre d’églises et le nombre de membres de chaque église dans chaque comté. Les chercheurs s’intéressent essentiellement à une variable : le degré de religiosité du comté dans lequel l’entreprise est implantée. Les données sont étudiées sur une période allant de 1971 à 2000.