Les concours des grandes écoles : sont-ils un frein à la parité ?

Eloïc Peyrache, Professeur d'Economie - Sciences de la Décision et Evren Örs, Professeur de Finance - 15 mars 2014
compétition hommes femmes - les concours des grandes écoles

Les femmes sont encore largement sous-représentées dans toutes les sphères du pouvoir (chef d’entreprise,comités de direction...). Par exemple, en Europe, les femmes ne représentent que 4 % des CEOs des 100 plus grandes entreprises et 14 % des membres de comités de direction. Est-ce un phénomène uniquement lié aux choix de carrière, à la maternité, à la cooptation masculine, aux préjugés ? Et si les modalités de sélection des candidats aux concours des grandes écoles avaient aussi un impact sur l’accession des femmes aux postes à responsabilité ?

Eloïc Peyrache ©HEC Paris

Diplômé de l'Ecole Normale Supérieure de Cachan et agrégé d'économie et gestion,  Eloïc Peyrache est docteur en économie de l’Ecole d’Economie de Toulouse. Il enseigne (...)

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Evren Örs @HEC Paris

Evren Örs est professeur de finance à HEC Paris depuis 2003. Ses recherches portent sur les institutions financières et la finance d’entreprise. Il s’intéresse notamment à (...)

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Evren Örs, Frédéric Palomino et Eloïc Peyrache ont analysé les performances des candidats au concours d’entrée à HEC Paris et observent que si la proportion de filles candidates au concours scientifique est sensiblement la même que celle des garçons (représentant 49,16 % des candidats scientifiques), elles sont sous-représentées dans la Grande École (45,92 % des admis). Comment expliquer cet écart statistiquement significatif ?


DES ÉCARTS RÉELS DE PERFORMANCE EN FONCTION DU GENRE 

De nombreux chercheurs ont déjà tenté d’analyser les différences de performance homme/femme dans le cadre d’études expérimentales. Ces dernières semblent montrer que les hommes et les femmes réagissent différemment à la pression de la compétition. C’est pour étudier la question sur un cas réel que Evren Örs, Frédéric Palomino et Eloïc Peyrache décident d’analyser les performances des candidats au concours d’entrée à HEC Paris. Ils observent que les filles, dans leur échantillon, obtiennent en moyenne de meilleurs résultats au baccalauréat, et notamment davantage de mentions. Elles sont également mieux représentées que les garçons dans les meilleures classes préparatoires. Cependant, la proportion de filles dans l’échantillon des admissibles à HEC Paris (ceux qui ont réussi l’étape écrite du concours) ne représente plus que 46,32 % et in fine  45,92 % des admis. Une fois admises, les filles obtiennent, à l’issue de la première année au sein du programme Grande École, des notes légèrement supérieures à celles de leurs homologues masculins dans les cours obligatoires.


L’HYPOTHÈSE DES MATHÉMATIQUES

Selon une idée reçue, les femmes s’investiraient moins dans les matières scientifiques et seraient « moins bonnes en maths ». Ce n’est pas ce que montre l’étude d’Evren Örs, Frédéric Palomino et Eloïc Peyrache. Les chercheurs observent que les filles provenant de filières scientifiques, donc douées en mathématiques, ont tendance à obtenir de meilleurs résultats dans le secondaire. Mais leur performance a tendance à faiblir par rapport à celle des garçons à l’écrit comme à l’oral du concours d’HEC Paris, en mathématiques comme dans les autres matières. L’hypothèse d’un “don” des garçons pour les mathématiques n’explique donc pas la différence de performance entre garçons et filles, pas plus qu’elle n’éclaire les différences observées entre le baccalauréat et le concours.


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Dans le quartile des meilleurs admissibles à HEC Paris, la performance moyenne des garçons est significativement supérieure à celle des filles.



LA PERFORMANCE DES GARÇONS SE SITUE DANS LES EXTRÊMES

C’est en analysant la distribution statistique des mesures de performance au concours qu’un début d’explication apparaît. Dans le premier décile, celui des 10 % des candidats ayant obtenu les plus mauvaises notes, il n’y a pas de différence entre les filles et les garçons. Mais dès le premier quartile (les 25 % ayant obtenu les notes les plus basses), les garçons obtiennent en moyenne de meilleurs résultats que les filles. Cette tendance des garçons à surperformer s’accentue ensuite, au milieu (médiane) de la distribution ainsi que dans les troisième (75 %) et dernier quartiles (top 25 % de la distribution des notes). Ainsi, dans le quartile des meilleurs admissibles, la performance moyenne des garçons est significativement supérieure à celle des filles. Les garçons sont davantage présents dans le haut de la distribution, alors que les filles se concentrent un peu plus autour de la moyenne, en mathématique comme ailleurs. Ces résultats sont essentiellement observés au concours écrit, étape au cours de laquelle les candidats sont évalués de manière anonyme. HEC Paris sélectionnant le très haut de la distribution, la proportion d’hommes admis au concours est donc plus importante que celle des femmes.


UN RAPPORT DIFFÉRENT À LA COMPÉTITION ?

En fait, les auteurs observent que la performance des filles est influencée par le caractère compétitif des examens. Les filles obtiennent de meilleurs résultats aux examens comme le baccalauréat, qui, bien qu’il se déroule dans un contexte de réelle pression, ne limite pas le nombre de places disponibles. En revanche, quand le contexte devient très compétitif (ce qui est le cas du concours d’HEC Paris où peu de candidats sont admis) les garçons s’en sortent mieux. Les femmes réagissent sans doute différemment à la compétition que leurs homologues masculins, le concours d’entrée à HEC Paris pouvant être vu comme un tournoi, avec un processus d’élimination en deux étapes, l’écrit et l’oral. Si les explications de ce phénomène ne sont pas encore clairement identifiées, cette recherche a pour mérite de montrer que la surreprésentation d’un genre par rapport à l’autre peut dépendre du mode d’évaluation choisi.


D’après un entretien avec Evren Örs et l’article “Performance Gender-Gap: Does Competition Matter?”, coécrit avec Frédéric Palomino et Eloïc Peyrache, publié dans Journal of Labor Economics,  avril 2013.

APPLICATIONS PRATIQUES
APPLICATIONS PRATIQUES

Alors qu’à l’échelle nationale,européenne et mondiale, les initiatives se multiplient pour donner une placeaux femmes à tous les niveaux de décision, notamment en établissant unediscrimination positive, il est intéressant de comprendre les facteurs quicontribuent à leur sous-représentation. En France, les hommes et femmes promusaux postes à haute responsabilité sont généralement issus des grandes écoles.Et tout au long de leur carrière, les candidats aux postes de pouvoir passentpar une succession d’épreuves de sélection et de compétition, qui pourraientêtre assimilés à des tournois. Or, l’étude d’Evren Örs, Frédéric Palomino etEloïc Peyrache montre que les performances relatives des femmes par rapport auxhommes sont influencées par le contexte dans lequel ils sont évalués. 

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Evren Örs, Frédéric Palomino etEloïc Peyrache analysent les performances des candidats au concours d’entrée àHEC Paris en 2005, 2006 et 2007. Leur étude se concentre sur les 5 743candidats de la filière scientifique (56 % du nombre total de candidats). Àpartir des données du centre des concours HEC, ils analysent et comparent àtravers une multitude de tests statistiques les résultats obtenus par lesfilles et les garçons au baccalauréat, à l’écrit et à l’oral du concoursd’entrée à HEC, et à l’issue de la première année de la Grande Ecole.