Mouvements sociaux: Quelle influence sur les institutions financières

Diane-Laure Arjaliès, Professeur de Comptabilité et Contrôle de Gestion - 15 octobre 2010
personnes avec les fentes pour coeurs - socialement responsable

Depuis le début des années 2000, l’Investissement Socialement Responsable (ISR) s’impose sur les marchés financiers français.Quel a été le rôle des mouvements sociaux dans cet essor ? Réponse avec Diane-Laure Arjaliès qui a observé sur une période de dix ans comment ces mouvements sont parvenus à modifier, de l’intérieur, les institutions financières. 

Diane-Laure Arjaliès ©HEC Paris

Diane-Laure Arjaliès était professeur au département comptabilité et contrôle de gestion à HEC Paris entre 2010 et 2015. Elle est titulaire d’un doctorat en sciences de (...)

Voir le CV

Depuis plusieurs décennies, des mouvements sociaux dont l’objectif est de responsabiliser davantage la sphère économique font leur apparition dans le monde. Nés au sein même des institutions économiques, ces mouvements se distinguent par quatre caractéristiques: une identité collective; le partage de ressources individuelles dans un but commun ; la volonté de changer les institutions existantes et la recherche d’une nouvelle orientation globale pour la société. Parmi ces mouvements dits de Responsabilité Sociale d’Entreprise (RSE), les mouvements ISR œuvrent pour une plus grande prise en compte d’enjeux extra-financiers au sein du secteur spécifique de la gestion d’actifs. Pour mieux comprendre leurs impacts sur les institutions financières, Diane-Laure Arjaliès a étudié les grandes étapes de l’évolution du mouvement ISR français depuis la fin des années 1990.

NAISSANCE ET PREMIERS PAS DU MOUVEMENT ISR FRANÇAIS

La création de l’agence française de notation sociétale Arese1 en juin 1997 pose les bases du mouvement social de l’ISR en France. Dès la fin des années 1990, Arese assoit sa légitimité sur la conception de produits financiers conformes aux logiques de la gestion d’actifs, c’est-à-dire qui mettent en avant des retours sur investissement supérieurs aux autres produits financiers. À partir de 2000, les mesures prises par le gouvernement français donnent par ailleurs un nouvel élan à l’ISR qui s’impose auprès d’un public plus large:

• renforcement de la loi NRE2 en 2000 qui oblige les entreprises cotées à publier des informations sur leur impact social et environnemental ;

• création en 2000 du Fonds de Réserve des Retraites, un fonds de pension public clairement orienté vers le marché de l’ISR.

Profitant de ces avancées politiques qui marquent la naissance d’une tendance de fond, de nouvelles organisations comme l’Observatoire sur la Responsabilité Sociétale des Entreprises ou le Forum pour l’Investissement Responsable (créé pour aider les entreprises à adopter des normes de RSE) consolideront par la suite le mouvement ISR.

DE LA LÉGITIMITÉ À LA RECONNAISSANCE PUBLIQUE

À partir de 2004, “le marché ISR passe d’un marché de l’offre à un marché de la demande (institutionnelle)”, explique Diane-Laure Arjaliès. En effet, les institutions publiques mais également le secteur privé s’intéressent de plus en plus à ces actifs responsables. Par exemple, l’AGIRC3 et l’ARRCO4 décident d’investir 100 millions d’euros dans des fonds ISR en 2005. Parallèlement, le mouvement ISR pénètre différentes organisations et des départements ISR sont créés dans des institutions financières de premier plan comme le CIC ou la Société Générale. Fin 2005, le mouvement ISR n’est plus un mouvement composé d’activistes marginaux : “Tandis que l’ISR adopte les logiques des marchés financiers, les acteurs financiers adoptent les logiques ISR”, explique la chercheuse.

L’ÂGE DE LA MATURITÉ

Aujourd’hui, Diane-Laure Arjaliès observe deux phénomènes : d’une part l’ISR poursuit son intégration sur le marché; d’autre part, des approches ISR plus revendicatives émergent. Des mouvements qui, contrairement à la première vague, veulent donner la priorité à la responsabilité sociale des investissements sur les logiques financières. “Ces mouvements se concentrent essentiellement sur des problèmes spécifiques comme les ressources humaines, l’activisme actionnarial ou les pays émergents et cherchent à privilégier l’aspect extra-financier sur les enjeux financiers.” Ils répondent à une demande d’investisseurs institutionnels désireux de diversifier leurs positions d’une part, mais aussi de soigner leur image en se protégeant des scandales sociaux (le travail des enfants par exemple) ou environnementaux. Ainsi, au début de l’année 2010, il y avait en France près de 70 “fonds éthiques” (selon la terminologie de Novethic).

IMPACT DU MOUVEMENT ISR SUR LES INSTITUTIONS FINANCIÈRES

Le mouvement ISR a transformé en profondeur le paysage du secteur de la gestion d’actifs français. Selon un rapport de Novethic de fin 2009, 90% des fonds “conventionnels” en France intégraient au moins un critère ISR, contre 61% à la fin de 2008 et 3% en 2007. Diane-Laure Arjaliès montre également que, contrairement à une idée répandue, l’efficacité des mouvements sociaux ne repose pas nécessairement sur l’action virulente d’individus extérieurs au système. Dans le cas de l’ISR français, les changements ont été conduits par des “insiders” qui appartenaient directement au secteur de la gestion d’actifs. Pour cette raison, leur démarche ne s’est pas construite en opposition radicale à la logique de la rentabilité financière et le compromis trouvé entre des investissements rentables et responsables peut en grande partie expliquer leur succès. La chercheuse explique par ailleurs que, contrairement à une critique souvent faite aux actifs de type RSE (le commerce équitable, par exemple), le mouvement ISR ne reposait pas à l’origine sur une approche mercantile mais bien sur la volonté de quelques individus de changer radicalement les institutions financières. Argument qui plaide en faveur de cette hypothèse: “Les défenseurs de l’ISR se sont personnellement investis dans le succès du mouvement alors qu’ils n’avaient pas d’intérêt financier à le faire.” En effet, pendant plusieurs années l’ISR n’a suscité aucun intérêt auprès de la communauté financière. Aujourd’hui, la situation est différente: le relais de croissance potentiel associé au développement de l’ISR est d’une telle importance qu’aucune banque ne prendrait le risque de ne pas proposer ce type de fonds à ses clients.

1. Devient Vigeo en 2002.

2. Loi sur les Nouvelles Régulations Economiques.

3. Association Générale des Institutions de Retraite Complémentaire des Cadres

4. Association pour le Régime de Retraite Complémentaire des Salariés

D’après un entretien avec Diane-Laure Arjaliès et son article “A Social Movement Perspective on Finance: How Socially Responsible Investment Mattered” (Journal of Business Ethics , printemps 2010). 

APPLICATIONS POUR LE RÉGULATEUR
APPLICATIONS POUR LE RÉGULATEUR

• En étudiant l’évolution du mouvement ISR et son impact sur la sphère financière depuis la fin des années 1990, Diane-Laure Arjaliès explique comment les mouvements sociaux peuvent influencer les institutions économiques et énonce quelques conditions clés de leur succès.

• La chercheuse apporte par ailleurs un éclairage inédit sur la manière dont s’organisent l’offre et la demande en termes d’Investissement Socialement Responsable. Une problématique particulièrement prégnante aujourd’hui alors que l’Autorité des Marchés Financiers s’interroge sur la possibilité de mettre en place une régulation particulière pour ce type de fonds. 

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Les travaux menés par Diane-Laure Arjaliès se sont dans un premier temps appuyés sur une phase d’observation participante menée à l’intérieur du mouvement ISR français entre 2006 et 2007. Au cours de cette période, la chercheuse a identifié une trentaine d’individus clés du mouvement ISR qui ont ensuite été interrogés dans le cadre d’entretiens semi-directifs. Puis, les informations recueillies ont été croisées avec des données quantitatives visant à analyser le développement de l’ISR sur le marché financier français.