Préjugés raciaux : problème individuel ou culturel ?

Eric Uhlmann, Professeur de Management et Ressources Humaines - 15 avril 2013
dame noire qui enlève son masque d'un visage d'une femme blanche - Préjugés raciaux

De nombreuses personnes se surprennent à avoir des préjugés à l'égard des minorités visibles. D'après Eric Uhlmann et Brian Nosek, l'homme est bien plus conscient de ces préjugés qu'il n'ose se l'avouer. Il préfère toutefois rejeter la faute sur les mécanismes de socialisation culturelle, plutôt que de se confronter à ses tendances racistes. 

Eric Uhlmann ©HEC Paris

Eric Uhlmann était professeur de ressources humaines et de management à HEC Paris entre 2013 et 2014. Il a étudié la psychologie sociale à l’université de Washington puis à Yale (...)

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Être opposé au racisme par principe n'imunise pas contre les pensées xénophobes, car les jugements s'effectuent souvent de manière automatique et intuitive. Un peu embarrassé, un des deux chercheurs se souvient qu'en apercevant furtivement la photo d'un Noir américain et d'un hispanique dans le journal, il avait pensé qu'il s'agissait de criminels alors qu'ils étaient en fait bénévoles. Pour se rassurer, il se convainquit que ses préjugés étaient le fruit d'un endoctrinement social et culturel et que ces idées négatives avaient été imprimées dans son esprit malgré lui. Et il n'est pas le seul : l'étude pilote réalisée par Eric Uhlmann et Brian Nosek dans une université américaine montre que 75 % des étudiants interrogés reconnaissaient avoir de tels préjugés.

LES PRÉJUGÉS FINISSENT PAR JUSTIFIER LES INÉGALITÉS

"Les préjugés sont souvent une manière pour un groupe social privilégié d'expliquer et de rationaliser son rang dans la société", explique Eric Uhlmann. Le nombre disproportionné de Noirs américains dans les prisons aux Etats-Unis en est le parfait exemple : "Si votre explication est que les Noirs sont plus agressifs que les Blancs, vous rationalisez la situation au lieu de chercher à comprendre les origines historiques des inégalités sociales." La première chose à faire pour enrayer ce type de préjugés pernicieux est d'y sensibiliser la population.

SE RASSURER EN REJETANT LA FAUTE SUR LES AUTRES

Dans le passé, des études ont montré que notre manque de lucidité concernant nos préjugés raciaux favorise leur développement. Pourtant, l'étude menée par Eric Uhlmann et Brian Nosek montre que 75 % des participants sont bien conscients de leurs préjugés. En revanche, les chercheurs observent que 60 % des individus interrogés les attribuent aux mécanismes de socialisation culturelle. Alors d'où vient cette tendance à rejeter la faute sur son environnement culturel ?

"Reconnaître que nous sommes responsables de tels jugements constitue une menace pour nous et plus spécifiquement pour l'image que nous avons de nous-mêmes. Nous ressentons le besoin de nous dissocier de ce type de pensées et de diminuer notre implication et notre responsabilité", affirme Eric Uhlmann. Et c'est tout l'intérêt de cette recherche : identifier ce qui motive les individus à reporter leurs tendances racistes sur des facteurs externes.

guillemet
Rejeter la faute sur l'environnement social et culturel provient d'un désir de maintenir une image positive de soi.




LE DÉNI DE CULPABILITÉ

"L'ironie est que techniquement, les préjugés sont le produit de la culture et de la société dans laquelle nous vivons. Mais nous sommes libres de ne pas nous laisser influencer", souligne Eric Uhlmann.

Blâmer la socialisation culturelle pour nos préjugés raciaux montre que nous avons conscience de l'existence d'un problème. Mais pourquoi refuser d'assumer nos préjugés ? Cela relève-t-il d'une attitude saine ou d'un biais cognitif ? Selon les chercheurs, le processus cognitif derrière ce rejet est lié à un désir de sauvegarder notre identité. Pour ceux qui considèrent le racisme comme quelque chose d'inacceptable, il est très menaçant de reconnaître ses propres tendances racistes. C'est ce qu'a montré l'étude : les étudiants étaient séparés en deux groupes, les membres du premier devaient décrire un moment au cours duquel ils s'étaient comportés "selon leurs valeurs" et les membres du second un moment au cours duquel ils n'y étaient pas parvenus. Les chercheurs ont alors demandé à l'ensemble des participants s'ils pensaient que leurs préjugés raciaux étaient le produit de leur culture ou s'ils étaient intimement personnels.

Ceux qui ont été amenés à questionner leur estime d'eux-mêmes (les individus devant se souvenir d'une situation où ils n'avaient pas respecté leurs valeurs) étaient beaucoup plus enclins à blâmer leur culture pour leurs préjugés que les participants de l'autre groupe. Cela confirme l'hypothèse selon laquelle rejeter la faute sur l'environnement social et culturel provient d'un désir de maintenir une image positive de soi. "Nous ne voulons pas passer pour des racistes, nous préférons nous convaincre que nous sommes victimes de notre culture", conclut Eric Uhlmann. Notons d'ailleurs que les individus qui ne se considèrent pas comme racistes se déchargent plus facilement sur leur environnement social et culturel de leurs préjugés que les membres d'une société ouvertement raciste (telle que l'Allemagne nazie par exemple).

D'après l'article sur "My Culture Made Me Do It: Lay Theories of Responsibility for Automatic Prejudice" d'Eric Louis Uhlmann et Brian A. Nosek (Hogrefe Publishing, 2012) et un entretien avec Eric Uhlmann, février 2013. 

Applications pour les Managers
Applications pour les Managers

L'idée selon laquelle avoir conscience de ses préjugés raciaux permet de les limiter sur le lieu de travail est de plus en plus populaire aux Etats-Unis. Les stages de sensibilisation à la diversité ne cessent de s'y développer.

Ils permettent aux minorités visibles d'exprimer ce qu'elles ressentent quand elles sont victimes de discrimination. Ils permettent également d'expliquer d'où viennent ses préjugés en précisant qu'ils sont le fruit d'un refus de reconnaître ses pulsions racistes en les attribuant à sa culture. Il est essentiel de sortir du déni et de responsabiliser les gens pour qu'ils changent d'attitude. Pour sensibiliser la population et modifier les états d'esprit en profondeur, Eric Uhlmann préconise d'introduire le problème au cœur du système éducatif et d'utiliser la force médiatique. 

Méthodologie
Méthodologie

49 étudiants américains de type caucasien ont participé à cette recherche. Les étudiants ont été divisés en deux groupes : dans le premier, ils devaient décrire un moment au cours duquel ils s'étaient comportés selon leurs valeurs et, dans le deuxième groupe, un moment au cours duquel ils n'avaient pas réussi à le faire. Ensuite, ils devaient expliquer si leurs préjugés raciaux étaient, selon eux, le produit de leur culture ou de leur personnalité.