Comment le storytelling peut renforcer l'action des lanceurs d'alertes

Hervé Stolowy, Professeur de Comptabilité et Luc Paugam, Professor of Accounting and Management Control - 28 août 2018
whistleblowers HEC professors Knowlegde

Les lanceurs d'alerte ont souvent mauvaise réputation, alors qu’ils ont un rôle clé à jouer dans la révélation de scandales. Hervé Stolowy, Luc Paugam et leurs co-chercheurs Yves Gendron et Jodie Moll nous racontent comment le storytelling peut aider les lanceurs d'alerte à promouvoir leur action et  accroître leur légitimité.

Hervé Stolowy ©HEC Paris

Hervé Stolowy a rejoint HEC Paris en 1994. Diplômé de l’ESCP et d’expertise comptable, il est également titulaire d’un doctorat en sciences de gestion de l’université Paris I (...)

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Luc Paugam HEC professor

Luc Paugam est titulaire d'un doctorat en comptabilité financière et d'un master en finance de l'Université Paris-Dauphine. Luc est diplômé de l'ENS Cachan et possède le titre (...)

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Les lanceurs d'alerte révèlent au grand jour les comportements illégaux ou immoraux qu'ils découvrent au sein des organisations. Ils ont ainsi contribué, au cours de ces dernières années, à révéler des affaires survenues dans de grandes organisations internationales, bénéficiant au passage d'une large couverture médiatique. C'est grâce à leur action que les scandales tels que ceux d'Enron et de WorldCom ont pu être mis à jour. On pourrait donc légitimement s'attendre à ce que le grand public les acclame et qu'il leur accorde leur reconnaissance pour avoir démasqué de tels délits d'entreprise. Or, selon Hervé Stolowy « ils sont souvent réprimandés et risquent de perdre leur emploi ou de voir leur carrière ruinée, quand leur propre sécurité n'est pas menacée ». 

Notre société méprise les lanceurs d'alerte 

Selon le Luc Paugam, malgré les efforts réalisés par les décideurs politiques pour améliorer le statut et l'image des lanceurs d'alerte à l'échelle internationale, « la société continue de considérer les lanceurs d'alerte comme des traîtres ou des délateurs. Leurs actes ne sont pas perçus comme légitimes. La législation américaine n'a pas réussi à protéger les lanceurs d'alerte qui ont tenté de dévoiler les comptes frauduleux ouverts à Wells Fargo en 2016. Ils ont été licenciés ». L'inefficacité apparente de ces mesures ont incité les chercheurs à mieux comprendre le rôle des lanceurs d'alerte et à identifier les solutions qui leur permettraient d'améliorer leur légitimité.

Une découverte majeure : les 4 éléments clés qui légitiment un discours

L'équipe de chercheurs a étudié 7 cas très connus pour lesquels les lanceurs d'alerte ont été globalement bien perçus par l'opinion publique : Bowen et Citigroup, Casey et Madoff, Cooper et WorldCom, Markopolos et Madoff, Smith et HealthSouth, Watkins et Enron, Woodford et Olympus.  Pour conduire leurs travaux, les chercheurs se sont appuyés sur deux analyses : l'une portant sur des conversations de lanceurs d'alerte consignées dans des livres, des interviews et des présentations, et l'autre, basée sur l'étude des retombées presse générées par chacun de ces cas étudiés. Ils ont identifié 4 caractéristiques communes, qui ont permis aux lanceurs d'alerte de construire un récit efficace pour légitimer leur action : 

1. Le(s) déclencheur(s) : l'événement ou les événements qui ont conduit à lancer l'alerte.

2. Les traits de personnalité : leur moralité, leur ingéniosité et leur détermination. Ils peuvent par exemple expliquer la manière avec laquelle ils comptent œuvrer pour le bien de la société et à quel point ils sont déterminés à empêcher les fraudeurs de sévir, coûte que coûte, même si leur propre sécurité venait à être menacée. 

3. Les contraintes : les barrières qui se dressent sur leur chemin. Ils soulignent comment ces contraintes exigent des changements réglementaires et organisationnels.

4. Les conséquences : l'impact positif à long terme généré par leur action.


Un modèle efficace pour construire des récits plus percutants 

Ces résultats ont permis à Hervé Stolowy, Luc Paugam et leurs co-chercheurs de créer un modèle qui montre comment le storytelling peut légitimer le rôle du lanceur d'alerte. Ce modèle montre que sans histoire à raconter, le lanceur d’alerte prend le risque de paraître illégitime, alors qu’en construisant une histoire sur les 4 principes narratifs décrits ci-dessus, il peut conforter sa légitimité aux yeux de ses « juges » tels le grand public et la presse.
Selon Luc Paugam, « Les modèles narratifs utilisent des symboles, des analogies et des métaphores pour décrire une situation et permettre aux autres de mieux comprendre le rôle des lanceurs d'alerte ».

Guillemet

Les modèles narratifs utilisent des symboles, des analogies et des métaphores pour décrire une situation et permettre aux autres de mieux comprendre le rôle des lanceurs d'alerte ».

Par exemple, les lanceurs d'alerte font souvent état des dilemmes moraux auxquels ils sont confrontés à l’idée de dénoncer les agissements répréhensibles qui ont lieu dans leur propre entreprise, mais leur sens du devoir les a poussés à dénoncer tout comportement contraire à l’éthique en cours. De fait, les personnes qui jugent la situation témoigneraient plus d'empathie à l'égard du lanceur d'alerte et les soutiendraient davantage. « Dans l'un des cas de l'étude, le lanceur d'alerte décrit la peur qu'il ressent, au point de dormir avec un pistolet sous son oreiller », déclare Hervé Stolowy. Un tel sacrifice pour le bien commun force la sympathie du public. 
L'analyse par l'équipe de recherche des retombées presse montre que le storytelling a été efficace pour obtenir le soutien du grand public. « Nous avons créé un modèle qui nous montre exactement comment la légitimité d'un rôle est créée et entretenue par le biais du storytelling », conclue Hervé Stolowy.

A l'avenir : un meilleur soutien aux lanceurs d'alerte ?

Les travaux de l'équipe de recherche ont montré que les récits des lanceurs d'alerte peuvent améliorer leur légitimité en mettant en avant leur combat contre les actes répréhensibles dans le but d'atteindre un résultat moralement acceptable. Si l'importance de leur rôle est ainsi mise en évidence, et en particulier son intérêt pour la gouvernance des entreprises, en revanche, les chercheurs observent qu'il reste beaucoup de travail à accomplir, particulièrement de la part des entreprises et de leurs dirigeants.

Guillemet

Les entreprises et le grand public ne doivent plus percevoir le lanceur d'alerte de manière négative. »

« Les entreprises et le grand public ne doivent plus percevoir le lanceur d'alerte de manière négative. Au contraire, les dirigeants doivent mieux comprendre l'efficacité des lanceurs d'alertes et comment leur action peut aider l'entreprise, et non l'entraver », ajoute Luc Paugam. « S'ils agissent en faveur du lancement d'alerte, alors ils pourront mettre en place des mesures qui rendent la dénonciation moins risquée. Ainsi, les principaux intéressés auront moins peur de perdre leur travail et d'être humiliés publiquement », conclut Hervé Stolowy.

Basé sur un entretien avec Hervé Stolowy et Luc Paugam ainsi que sur leur article « Développer la légitimité des lanceurs d'alerte : une analyse du discours basée sur plusieurs cas » (Building the legitimacy of whistleblowers: A multi-case discourse analysis, forthcoming in Contemporary Accounting Research), co-écrit avec Yves Gendron (Université de Laval) et Jodie Moll (Alliance Manchester Business School). 

Pour en savoir plus sur la manière dont les lanceurs d'alerte peuvent utiliser le storytelling pour obtenir le soutien du grand public et des professionnels, veuillez consulter l'article complet (version papier) ici.



Hervé Stolowy, Lauréat du Trophée de l'Excellence Comptable

Hervé Stolowy, Professeur en Comptabilité à HEC Paris, a reçu le Trophée 2017 de l'Excellence Comptable au titre d’enseignant-chercheur. Récompenses d'une vie de travail, les trophées de l’Excellence comptable sont décernés par l'Autorité des Normes Comptables (ANC) afin d’honorer trois membres de la communauté comptable pour leur contribution globale à la profession. Cette rencontre est soutenue par Deloitte, KPMG, Actéo et Medef. En savoir plus dans le communiqué de l’ANC et dans cette vidéo, hommage de Cédric Lesage, Professeur à Concordia University.

Applications
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Les lanceurs d'alerte jouent un rôle important dans la détection de problèmes en matière d'éthique et de corruption au sein des entreprises. Bien que leur rôle soit aujourd'hui soutenu par des mesures et des réglementations, leur légitimité est souvent questionnée. 

Hervé Stolowy, Luc Paugam et leurs co-chercheurs démontrent que le storytelling a renforcé le rôle du lanceur d'alerte ainsi que sa perception.
Cependant, il faut encore accomplir beaucoup de travail pour que leur légitimité soit améliorée et encourager de futurs lanceurs d'alerte à leur emboîter le pas.
« Le problème réside toujours dans le fait que la culture et la psychologie d'entreprise ne favorise pas la dénonciation », analyse Hervé Stolowy.
« Les entreprises doivent faire des efforts pour changer la situation et permettre aux lanceurs d'alertes d'être mieux acceptés. Elles doivent également mettre en place des procédures qui facilitent leur action ».

Méthodologie
Méthodologie

Hervé Stolowy, Luc Paugam, Yves Gendron et Jodie Moll ont analysé les discours de 7 lanceurs d'alerte afin d'identifier les éléments qui leur ont permis de gagner en légitimité.

Dans chaque cas, le récit du lanceur d'alerte était retranscrit dans des livres ou sous forme d'enregistrement de présentations ou de conférences. 4 lanceurs d'alerte étaient également interrogés directement par l'équipe.

En outre, l'équipe de recherche a analysé plus de 1 600 articles de presse relatifs aux cas étudiés, ce qui leur a permis d'évaluer la résonance des récits des lanceurs d'alerte dans les médias.