Goodwill, comptabilité et gouvernance

Hervé Stolowy, Professeur de Comptabilité - 15 avril 2008
Accounting - Stolowy

Comment expliquer l’évolution de la prise en compte du goodwill1 en comptabilité au cours du siècle dernier ? C’est à cette question qu’ont cherché à répondre Hervé Stolowy, Yuan Ding et Jacques Richard en étudiant les réglementations comptables de quatre pays leaders de la scène économique au cours du XXe siècle : la Grande-Bretagne, les États-Unis, l’Allemagne et la France. 

Hervé Stolowy ©HEC Paris

Hervé Stolowy a rejoint HEC Paris en 1994. Diplômé de l’ESCP et d’expertise comptable, il est également titulaire d’un doctorat en sciences de gestion de l’université Paris I (...)

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Si depuis plus d’un siècle, les réglementations comptables ont connu des changements successifs rythmés  par les évolutions de l’économie, la  multiplication des réformes dans le traitement du goodwill ces dernières années a soulevé d’importantes  questions quant au risque d’opportunisme comptable2. C’est ce phénomène qui a poussé Hervé Stolowy, Yuan Ding et Jacques Richard à tenter de  comprendre les changements dans le traitement du goodwill au cours du XXe siècle.

COMMENT A ÉVOLUÉ LA PRISE EN COMPTE  DU GOODWILL DEPUIS UN SIÈCLE ? 

Notre étude montre un changement progressif dans la prise en compte du goodwill dans la réglementation comptable. Les pays étudiés ont tous traversé quatre phases allant d’une non reconnaissance du goodwill comme actif à la fin du XIXe  siècle et jusqu’au début de XXe siècle, à une  inscription systématique à l’actif depuis les années 2000. L’évolution de la prise en compte du goodwill peut être illustrée en utilisant le cadre théorique développé par Schmalenbach en 19193 qui oppose visions statique et dynamique du bilan comptable : 

1. Phase statique : le goodwill n’est pas considéré comme un actif, il est passé directement en charge. 

2. Phase statique édulcorée : moins de réticence à mettre le goodwill en actif, mais il est imputé sur les capitaux propres. 

3. Phase dynamique : on privilégie la continuité de l’exploitation et le goodwill peut être reconnu sur du long terme en étant cependant amorti. 

4. Phase actuarielle : le goodwill est conservé à l’actif car on reconnaît sa valeur à long terme et il n’est pas amorti (mais il fait l’objet d’un test annuel de dépréciation). 

COMMENT EXPLIQUER CETTE ÉVOLUTION DES RÉGLEMENTATIONS COMPTABLES ? 

Ce changement dans la prise en compte du goodwill peut être mis en parallèle de l’évolution des pratiques en termes de gouvernance d’entreprise. Il semble en effet que l’inscription du goodwill à l’actif des entreprises soit liée au passage d’un modèle de gouvernance de stakeholders (la propriété de l’entreprise  est concentrée entre les mains des actionnaires, qui sont essentiellement la famille fondatrice, l’État, les banques ou encore certains employés) à un modèle de gouvernance de shareholders pour lequel la propriété est dispersée entre des actionnaires divers qui n’ont aucun rôle managérial dans l’entreprise. Le XXe siècle a été témoin en effet d’un glissement progressif vers un mode de gouvernance de l’entreprise au sein duquel les actionnaires ont un rôle accru au détriment des autres acteurs.   

UN MODÈLE EN CONTRADICTION AVEC LES GRANDES THÉORIES MANAGÉRIALES 

Cette transition s’inscrit en rupture vis-à-vis des théories managériales qui insistent aujourd’hui sur une affirmation du rôle de l’ensemble des parties prenantes au détriment de celui des actionnaires. A contrario, nous pensons que le rôle croissant  joué par les marchés de capitaux favorise l’essor d’un modèle de gouvernance avec des actionnaires dispersés et peu ou pas impliqués dans la gestion courante de l’entreprise. Leur manque de visibilité quant au futur de l’entreprise, et donc de leur investissement, les incite alors à s’orienter davantage vers les profits à court terme, à la différence d’un modèle de gouvernance par les stakeholders où les actionnaires de l’entreprise, plus concentrés, ont le souci de sa viabilité financière et de sa performance économique sur le long terme. 

IMPACT DE L’ENVIRONNEMENT DE L’ENTREPRISE SUR LES RÉGLEMENTATIONS COMPTABLES 

En effet, il est vain de vouloir expliquer les réformes comptables sans comprendre l’environnement dans lequel elles s’inscrivent. Les réglementations comptables sont directement liées à un environnement économique, social, technologique ou politique. Par exemple, dès 1917, soit près de 90 ans avant les autres pays, la France entrait dans la phase actuarielle. Était-on plus malin en France que dans le reste du monde ? Certainement pas, mais les mesures fiscales alors en vigueur incitaient les entreprises à inscrire le goodwill à l’actif. Nous préconisons donc une meilleure analyse de l’environnement par le normalisateur comptable  pour que la réglementation tende vers davantage de rationalité et que les normes entrent en adéquation avec l’environnement. Ceci est d’autant plus important que si l’environnement a bien un impact sur les normes comptables, la réciproque est également vraie : il est évident que la méthode actuarielle en cours aujourd’hui, par exemple privilégie nettement le profit à court terme en ne générant pas de charge pesant sur les comptes (sauf perte de valeur suite au test de dépréciation). 

D’après un entretien avec Hervé Stolowy et son article “Towards an Understanding of the Phases of  Goodwill Accounting in Four Western Capitalist Countries: From Stake holder Model to Share holder Model”  (Accounting, Organizations and Society , à paraître, 2008), co-signé avec Yuan Ding (CEIBS, Shanghai, Chine) et Jacques Richard (Université de Paris Dauphine).  

1. Rappelons que le goodwill correspond à la différence entre le prix payé pour acquérir une société et la juste valeur des capitaux propres de cette société. Cette différence ne s’explique pas par un poste précis du bilan de la société acquise mais par des éléments “intangibles” comme la perspective de bénéfices futurs provenant de synergies ou de la qualité de l’équipe dirigeante de la société acquise. 

2. Richard J. et Stolowy H. : “Le goodwill, ou l’opportunisme comptable”, Le Monde , 4 juin 2002, p. VI. 

3. Eugen Schmalenbach, “Grundlagen dynamischer Bilanzlehre”, Zeitschrift für handelswissenschaftliche Forschung , 1919. 

MÉTHODOLOGIE DE LA RECHERCHE
MÉTHODOLOGIE DE LA RECHERCHE

Hervé Stolowy, Jacques Richard et Yuan Ding se sont intéressés à la réglementation comptable en matière de goodwill en Grande-Bretagne, aux États-Unis, en Allemagne et en France sur une période s’étalant de 1880 à aujourd’hui. Le principe de leur recherche est de mettre en perspective l’évolution de la prise en compte du goodwill en comptabilité et l’évolution des modèles de gouvernance (de stakeholders vers shareholders). Les données sont issues d’une analyse poussée de la littérature académique comptable depuis la fin du XIXe siècle.