IFRS : la révolution n’a pas (encore) eu lieu !

Thomas Jeanjean, Professeur de Comptabilité Contrôle de Gestion - 15 juin 2009
finance globale

Idées clés

• L’instauration des normes comptables IFRS n’a pas amélioré la qualité de l’information financière des entreprises.

• Les normes comptables ne suffisent pas à garantir la bonne gouvernance financière des entreprises.

Thomas Jeanjean ©HEC Paris

Titulaire d’un doctorat en comptabilité de l’Université Paris Dauphine, Thomas Jeanjean a enseigné au sein du département Comptabilité et Contrôle de Gestion d’HEC Paris de 2003 à (...)

Au cours de l’année 2005, toutes les sociétés cotées en Europe ont adopté pour leurs comptes consolidés un système de normes comptables unique : les International Financial Reporting Standards, ou IFRS. Ce bouleversement est l’une des conséquences de la mondialisation des échanges économiques, qui a rendu indispensable l’harmonisation de la présentation des états financiers d’entreprise. En principe, toutes les entreprises ont adopté le même “langage comptable”. Mais parlent-elles pour autant la même langue ? Thomas Jeanjean, spécialiste de la comptabilité internationale, a mené deux recherches sur les changements induits par l’application des IFRS sur un large panel d’entreprises, en France et à l’étranger. Ses travaux montrent que l’amélioration de la qualité de l’information financière promise par les IFRS est loin d’être évidente. Si le passage aux IFRS a considérablement facilité la lecture des bilans comptables d’un bout à l’autre de la planète, ces normes ne prennent pas en compte les différentes fonctions attribuées à la comptabilité d’un pays à l’autre. Au Royaume-Uni par exemple, la comptabilité est destinée aux marchés financiers et sert essentiellement à informer les investisseurs. En Allemagne, au contraire, la comptabilité vise plutôt à rassurer les banquiers sur la solvabilité des entreprises. Tous les pays n’ont donc pas la même “tradition” ni les mêmes objectifs en matière de comptabilité et ces divergences expliquent pourquoi la grande révolution des IFRS n’a finalement pas eu lieu !


ORIGINE DES NORMES IFRS

L’Union européenne fonctionne sur un principe de liberté de circulation des personnes, des biens et des capitaux. Pour être pleinement effective, cette liberté suppose la lisibilité et la compréhension des états financiers d’une entreprise dans n’importe quel pays de l’Union. Alors que l’UE travaillait déjà sur ce sujet depuis près de vingt ans, les scandales comptables du début des années 2000 outre-Atlantique (Enron, WorldCom…) ont accéléré le processus de standardisation de l’information financière. Face à la difficulté de trouver un terrain d’entente pour l’établissement de normes comptables communes, les pays membres ont alors choisi en 2002 d’adopter des normes établies par un organisme privé, l’International Accounting Standards Board*, créateur des normes IFRS (International Financial Reporting Standards) dans les années 70. Ces normes, qui étaient déjà autorisées dans certains pays, ont été appliquées de façon globale en 2005.


IMPLICATION DE L’UTILISATION DES NORMES IFRS POUR L’ENTREPRISE

Avant l’application des IFRS en 2005, les normes comptables pouvaient considérablement varier d’un pays à l’autre et des IFRS. Aussi, pour  “adoucir” la transition entre le système comptable existant et les IFRS, les régulateurs ont exigé des entreprises de publier un jeu de comptes en IFRS pour l’année 2004 en plus d’un jeu de compte selon les normes locales. Dans le but d’alléger la procédure (la transition entre les deux normes a coûté extrêmement cher aux entreprises), les managers ont eu la possibilité d’appliquer ou non pour 2004 certaines règles stipulées par les IFRS. Or, l’observation de l’exercice comptable 2004 des entreprises françaises montre qu’elles ont au maximum essayé de minimiser l’impact du passage aux IFRS sur leurs chiffres. Bien que les normes aient évolué, les comptables ont tout fait pour que ça ne modifie pas les états financiers !


IMPACT DU PASSAGE AUX NORMES IFRS SUR L’INFORMATION FINANCIÈRE

Il est encore un peu tôt pour mesurer l’impact du passage aux normes IFRS sur l’information financière, mais il est certain que, pour l’instant, la qualité du reporting financier ne s’est pas significativement améliorée. Phénomène tant valable pour la France que pour le reste du monde. Les avantages des normes IFRS se révéleront à plus long terme. Appliquées correctement, elles devraient permettre de faciliter les échanges économiques, les fusions transfrontalières et d’améliorer en profondeur l’information financière.


COMMENT AMÉLIORER LE SYSTÈME ?

Finalement, la fiabilité de l’information financière dépend moins des normes comptables que de la qualité des institutions et de la régulation. La comptabilité est importante, mais elle ne représente qu’un aspect de cette information financière. La supervision économique au niveau européen est actuellement insuffisante, il est devenu nécessaire de développer un véritable droit européen des sociétés, qui assurerait les mêmes droits et les mêmes possibilités de recours à tous les actionnaires au sein de l’Union. C’est de cette problématique qu’il s’agit lorsque davantage de régulation économique est exigée ! La question est plus que jamais d’actualité. En cette période de crise, les acteurs de l’économie ont réalisé que la comptabilité est plus qu’un sujet technique : le reporting financier n’est pas neutre, il influence directement les possibilités de développement de l’entreprise et donc de l’économie dans son ensemble !

 *L’IABS a été créé en 1973 par les instituts comptables de dix pays, dont la France, dans le but de fournir des normes comptables applicables à l’échelle internationale. 


Réalisé d’après une interview avec Thomas Jeanjean et sur la base de ses articles “IFRS 1 : il faut tout changer pour que rien ne change” (Comptabilité – Contrôle – Audit , 2007), co-écrit avec Anne Cazavan- Jeny et “Do Accounting StandardsMatter ? An exploratory analysis of earnings management before and after IFRS adoption” (Journal of Accounting and Public Policy , 2008), co-écrit avec Hervé Stolowy.

APPLICATIONS POUR L’ENTREPRISE
APPLICATIONS POUR L’ENTREPRISE

L’enjeu du passage aux IFRS concerne avant tout les analystes financiers et la façon de lire les comptes de l’entreprise. Cependant, les travaux de Thomas Jeanjean démontrent que l’adoption de normes communes ne suffit pas à garantir la bonne santé d’une entreprise. Seule une bonne gouvernance, accompagnée de mécanismes d’incentive destinés à encourager les topmanagers à améliorer les performances de leur entreprise, peut garantir la solidité financière d’une société.

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

L’article « IFRS 1 : il faut tout changer pour que rien ne change » étudie un échantillon de sociétés françaises faisant partie de l’indice SBF 120. Pour chaque entreprise, les données suivantes ont été collectées : indicateurs de taille, endettement, indicateurs de performance, secteur d’activité de chaque entreprise. Trois sources d’information ont été utilisées : les rapports annuels 2004 et 2005 de chaque entreprise, la base de données Extel proposée par Thomson One Banker et la base de données Compustat - Global Vantage. L’article “Do Accounting Standards Matter ?” s’appuie quant à lui sur une étude de l’application des normes IFRS au sein de trois environnements économiques différents : la France, le Royaume-Uni et l’Australie. Ces trois pays ont en commun d’être passés aux IFRS pour la première fois en 2005