Indépendance et compétence des auditeurs

Cédric Lesage, Professeur de Comptabilité - Contrôle de Gestion - 15 avril 2010
Lesage - Indépendance et Compétance

Qu’est-ce qui influence la qualité d’un audit ? Réponse avec Cédric Lesage et Géraldine Hottegindre qui montrent que le manque de compétence d’un auditeur est quasiment aussi préjudiciable que son manque d’indépendance, contrairement à une idée largement répandue ! 

Cédric Lesage ©Cédric Lesage

Cédric Lesage est professeur à HEC, où il enseigne la comptabilité, l’éthique et la recherche en audit. Titulaire d’un doctorat en management de l’université de Rennes 1, il mène (...)

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Le rapport entre actionnaires et dirigeants d’une entreprise est caractéristique d’une relation de type principal/agent : les actionnaires mettent à disposition des dirigeants une certaine quantité de ressources que ces derniers doivent valoriser ; les dirigeants doivent leur rendre des comptes quant à la bonne utilisation de ces ressources en publiant des rapports financiers. Pour éviter que les dirigeants ne falsifient les comptes (problème d’asymétrie d’information), les actionnaires mandatent des auditeurs externes pour vérifier que ces états financiers sont corrects. Ainsi, “l’audit représente un coût de surveillance financé par les actionnaires pour s’assurer de la conformité des informations fournies par les dirigeants”, rappelle Cédric Lesage.

COMPÉTENCE ET INDÉPENDANCE DE L’AUDITEUR

Dans ce contexte, l’auditeur a pour mission d’une part de déceler les éventuelles erreurs significatives dans les états financiers et d’autre part de les révéler. Deux conditions sont donc nécessaires à la réalisation d’un bon audit : que l’auditeur soit suffisamment compétent pour identifier les erreurs (par exemple qu’il ait une bonne connaissance des règles en vigueur) et qu’il soit suffisamment indépendant pour les divulguer (en particulier, qu’il n’y ait pas de conflits d’intérêt entre sa mission et l’entreprise qu’il audite).

TOUS LES AUDITEURS SONT-ILS COMPÉTENTS?

Si la littérature qui se penche sur la qualité des audits (essentiellement anglo-saxonne), s’intéresse à l’indépendance des auditeurs, la question de leur compétence est très rarement étudiée. Un phénomène qui, selon Cédric Lesage, pourrait en grande partie s’expliquer par la nature même du marché de l’audit anglo-saxon. Dans ces pays où l’audit n’est pas une obligation légale pour de très nombreuses sociétés, les entreprises qui font contrôler leurs comptes le font généralement pour envoyer un signal positif au marché. Une entreprise dont les comptes sont certifiés (qui veut donner l’image d’une gestion sérieuse) a donc tendance à choisir un auditeur compétent. En France, au contraire, puisque les audits sont obligatoires y compris pour les petites entreprises, les dirigeants les perçoivent souvent comme une contrainte et elles accordent in fine moins d’importance à la compétence de l’auditeur. “D’où le développement d’une multitude de petits cabinets (y compris individuels) dont les exigences risquent d’être inférieures à celles des grandes institutions”, souligne Cédric Lesage.

L’INCOMPÉTENCE RESPONSABLE DE 30% DES DÉCISIONS DISCIPLINAIRES

Les chercheurs étudient un échantillon de 161 décisions disciplinaires prises par la Commission des commissaires aux comptes. Ils les segmentent en deux catégories : celles pouvant être interprétées comme résultant d’un manque de compétence (imputable par exemple à une absence de participation à des cursus de formation) et celles dues à un manque d’indépendance (par exemple quand l’auditeur a des intérêts dans l’entreprise qu’il audite). Cédric Lesage et Géraldine Hottegindre mesurent alors les parts relatives que tiennent la dépendance et la compétence dans la qualité d’un audit. Ils observent qu’environ 30%des sanctions disciplinaires peuvent être attribuées à l’incompétence de l’auditeur et 40% à son manque d’indépendance. Ils montrent également qu’il n’existe pas d’interdépendance entre les deux facteurs. Des résultats surprenants qui, comme l’explique Cédric Lesage “ne font que souligner l’importance d’étudier de manière approfondie comment l’impact du manque de compétence d’un auditeur influence la qualité de son audit”.

QUAND LA SPHÈRE PRIVÉE INFLUENCE LA QUALITÉ DE L’AUDIT

Une analyse complémentaire des décisions disciplinaires permet également aux chercheurs de montrer que dans 30%des cas, les fautes ne seraient liées ni au manque de dépendance ni au manque de compétence des auditeurs. C’est notamment le cas quand un commissaire aux comptes réalise une fraude fiscale dans ses comptes personnels. Or Cédric Lesage observe que “ces causes, issues de la sphère personnelle et susceptibles d’influencer la mission d’audit, ne sont absolument jamais étudiées dans la littérature académique”.

D’après un entretien avec Cédric Lesage et l’article “Un mauvais auditeur : dépendant et/ou incompétent ? Étude exploratoire des motifs de condamnation des commissaires aux comptes en France” (Compatibilité – Contrôle – Audit , décembre 2009), coécrit avec Géraldine Hottegindre. 

APPLICATIONS POUR LE LÉGISLATEUR
APPLICATIONS POUR LE LÉGISLATEUR

Tandis que, dans les pays anglo-saxons, le marché se charge d’éliminer les auditeurs les moins compétents, en France cette responsabilité revient à la profession elle-même (à travers le principe des sanctions disciplinaires). Mais Cédric Lesage craint que la nature même de la législation française ne nuise à la qualité des audits en obligeant l’ensemble des entreprises à faire contrôler leurs comptes. Une réflexion qui revêt aujourd’hui un intérêt majeur chez le législateur, comme en témoigne la Loi de Modernisation de l’Economie (LME) qui assouplit notamment cette obligation d’audit pour les plus petites entreprises. 

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Cédric Lesage et Géraldine Hottegindre ont étudié 161 décisions disciplinaires en France sur une période allant de 1989 à 2005. Ces données répertoriées dans le Bulletin des commissaires aux comptes permettent aux chercheurs de mener une analyse de contenus en codant chacune des décisions en fonction de deux critères : la compétence de l’auditeur et son indépendance.