Rapports annuels : De l’utilité de les publier en anglais

Hervé Stolowy, Professeur de Comptabilité - 2 septembre 2014
Rapports annuels : De l’utilité de les publier en anglais par Hervé Stolowy

Hervé Stolowy et ses co-auteurs s’intéressent à l’impact pour des entreprises situées dans des pays non anglophones de la publication en anglais de leurs rapports annuels. Ils constatent des effets positifs pour les entreprises qui adoptent cette démarche : une augmentation de l’actionnariat étranger et du suivi par les analystes financiers, ainsi qu’une diminution de l’asymétrie d’information.

Hervé Stolowy ©HEC Paris

Hervé Stolowy a rejoint HEC Paris en 1994. Diplômé de l’ESCP et d’expertise comptable, il est également titulaire d’un doctorat en sciences de gestion de l’université Paris I (...)

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Hervé Stolowy s’intéresse depuis plusieurs années aux entreprises dans les pays non anglophones qui choisissent de publier leurs rapports annuels en anglais en plus du rapport en langue locale. “Dans un article précédent, nous avions mené une étude afin d’expliquer pourquoi ces sociétés décidaient de le faire1. Nous avions alors montré que cette décision était influencée par le processus d’internationalisation de l’entreprise, mais aussi par la barrière linguistique (la distance entre la langue du pays d’origine et l’anglais, sachant qu’il existe des indices de mesure), la gouvernance de l’entreprise (la structure de son actionnariat) et ses besoins en financement, explique-t-il. Dans un deuxième temps, nous avons voulu comprendre l’impact de cette décision pour les entreprises.”

La première étude sur la langue comme outil de communication financière externe

Cet article (qui a valu à Hervé Stolowy et ses coauteurs le prix 2013 de la meilleure communication à l’occasion de l’American Accounting Association International Accounting Section Mid-Year Meeting) , vise à étudier l’effet de la publication par une entreprise de son rapport annuel en anglais sur son actionnariat étranger, le niveau d’asymétrie d’information (quand certains disposent d’informations pertinentes que d’autres n’ont pas) et sur le suivi par des analystes financiers. “Cette recherche est utile pour tous ceux qui s’intéressent à la communication financière. Par ailleurs, elle présente une avancée pour le domaine du commerce international parce que, s’il y a eu par le passé quelques recherches sur la langue, en général, celles-ci portaient sur l’usage de la langue pour la communication interne aux groupes ou aux entreprises, explique Hervé Stolowy. Nous sommes les premiers à nous être intéressés à la langue comme outil de communication externe.”

Impact de la publication d’un rapport annuel en anglais

Cette étude montre que la publication d’un rapport annuel en anglais pour la première fois entraîne une augmentation de l’actionnariat étranger et du suivi des analystes financiers ainsi qu’une diminution de l’asymétrie d’information. Par exemple, sur la période étudiée, le pourcentage d’actionnaires étrangers passe de 10,5 % à 25,8 % pour l’échantillon de traitement (sociétés “adoptrices”), tandis qu’il évolue de 11,8 % à 18,3 % pour l’échantillon de contrôle. Ces chiffres montrent bien qu’il y a une augmentation dans les deux cas mais qu’elle est plus forte pour l’échantillon de traitement. “Cela peut paraître évident de penser que quand on veut plus d’actionnaires étrangers il faut publier en anglais, mais tout le monde ne le fait pas. Sinon, nous n’aurions pas pu mener notre étude.” De nombreux obstacles auraient d’ailleurs pu les en empêcher : “Avant d’avoir recours à l’appariement par score de propension (voir la méthodologie),  une méthode très contraignante qui a radicalement réduit notre échantillon de contrôle, on nous a dit que notre étude n’était pas assez fiable”, se souvient-il.


guillemet

Cette étude montre que la publication d’un rapport annuel en anglais pour la première fois entraîne une augmentation de l’actionnariat étranger et du suivi des analystes financiers ainsi qu’une diminution de l’asymétrie d’information.


Des résultats d’une grande fiabilité

Cela a amené Hervé Stolowy et ses coauteurs à procéder à des tests de robustesse, des contrôles complémentaires pour montrer que les bénéfices identifiés n’étaient pas liés à l’utilisation des IFRS (International Financial Reporting Standards, des normes comptables ayant pour but d’harmoniser la présentation et la clarté des états financiers) et autres événements corrélés (création d’un service des relations investisseurs, participation à des conference calls,  changements dans le management, etc.). “La grosse difficulté est que des phénomènes concomitants à la publication en anglais auraient pu expliquer nos conclusions, explique-t-il. Par exemple, on nous a dit que nos conclusions pouvaient être inexactes parce que tout le monde était passé à l’IFRS pendant la période étudiée. Nous avons donc entièrement refait notre étude avec deux échantillons (traitement et contrôle) complètement différents sur une période antérieure (1998 à 2001). Cela a demandé un travail énorme mais a produit des résultats similaires, montrant ainsi que le phénomène étudié n’était pas lié aux IFRS. Globalement, nous avons procédé à des contrôles extrêmement stricts pour prouver que nos conclusions n’étaient liées qu’à la publication en anglais.”

[1] “Why do you speak English (in your annual report)?” The International Journal of Accounting, vol. 45, n° 2, 2010, pp. 200-223 (en coll. avec T. Jeanjean et C. Lesage).


D’après une interview d’Hervé Stolowy, professeur au département comptabilité-contrôle de gestion, et l’article “International evidence on the impact of adopting English as an external reporting language” de T. Jeanjean, H. Stolowy, M. Erkens et T. Lombardi Yohn, à paraître dans Journal of International Business Studies.

Applications pour l’entreprise
Applications pour l’entreprise

L’étude met en évidence le fait que la publication par une entreprise non anglophone de son rapport annuel en anglais lui permet d’augmenter son actionnariat étranger et son suivi par les analystes financiers tout en diminuant l’asymétrie d’information. “Plus généralement, elle montre l’importance de l’information non numérique dans la communication financière, s’ajoutant aux recherches menées sur la complexité linguistique, le ton de la rédaction et la lisibilité, estime Hervé Stolowy. Cette recherche traduit également le fait que, au-delà de l’harmonisation comptable internationale, ô combien importante, il est utile de comprendre le rôle de la barrière linguistique dans la prise de décision des investisseurs.”

Méthodologie
Méthodologie

Les chercheurs ont procédé à une étude de changement sur deux échantillons : une centaine d’entreprises européennes non anglophones qui venaient de publier leur rapport annuel en anglais pour la première fois, et une centaine d’autres qui n’étaient pas passées à l’anglais. Ce second groupe d’entreprises a été choisi par appariement par score de propension, une méthode statistique permettant d’obtenir des échantillons aux caractéristiques semblables, donc comparables. Ils ont alors comparé l’effet sur l’actionnariat étranger, l’asymétrie d’information et le suivi par des analystes financiers en utilisant une approche de différence dans les différences : si l’une de ces variables augmente dans le premier échantillon dit “de traitement”, par exemple de 10 %, alors qu’elle n’augmente que de 8 % dans l’échantillon “de contrôle”, on constate une augmentation supérieure de 2 % dans le premier.