Analystes financiers: Et s’ils avaient bien une utilité ?

François Derrien, Professeur de Finance - 15 décembre 2013
Analystes financiers: Et s’ils avaient bien une utilité ?

François Derrien et son co-auteur se demandent si le fait d’être plus ou moins bien suivi par des analystes financiers affecte les décisions des entreprises. Ils montrent alors empiriquement l’existence d’un lien direct entre cette couverture et le coût du capital, les sommes investies ou encore leur capacité de financement. Et si, contrairement à une idée répandue, les analystes avaient bien une utilité ?

François Derrien ©HEC Paris

Titulaire d’un doctorat d’HEC, François Derrien a commencé sa carrière en 2002 à la Rotman School of Management (Université de Toronto) avant de joindre le département finance (...)

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Est-ce que le fait d’être suivi par des analystes financiers affecte les décisions des entreprises ? “C’est une question importante, estime François Derrien. Certains chercheurs pensent que les analystes ne produisent pas tellement d’information, qu’ils disent tous la même chose, ont des conflits d’intérêt et que leurs analyses sont biaisées. Il y a un consensus autour de l’idée qu’ils ne serviraient pas à grand-chose.” Pour vérifier ce point, lui et son co-auteur Ambrus Kecskés ont identifié des entreprises ayant perdu en couverture (i.e. vu le nombre d’analystes qui les suivent diminuer) et analysé l’impact de cette perte sur leur financement et leurs décisions d’investissements. “Cela s’est avéré plus compliqué qu’il n’y paraît, précise le chercheur : se contenter d’étudier les décisions d’investissement d’entreprises qui perdent ou gagnent un analyste est susceptible de mener aux mauvaises conclusions. Trouver des entreprises qui diminuent leurs investissements quand elles perdent un analyste pourrait par exemple indiquer qu’elles prennent cette décision parce qu’elles ont perdu un analyste, alors qu’en fait elles ont perdu un analyste parce qu’elles ont diminué leurs investissements.” Pour vérifier le sens de la relation de causalité, les chercheurs se sont attelés à identifier des chocs exogènes dans la couverture par des analystes, c’est-à-dire qui ne peuvent pas être causés par les changements anticipés dans la politique des entreprises. Ils se sont concentrés sur une diminution de la couverture consécutive à la faillite ou à la fusion de banques. Quand c’est le cas, certains ou tous leurs analystes sont licenciés et les sociétés qu’ils suivaient perdent en couverture.

DES RÉSULTATS ASSEZ FORTS EN TERMES DE MAGNITUDE ÉCONOMIQUE

Les résultats de leur étude confirment que les analystes produisent des informations importantes utilisées par les acteurs du marché et qui affectent le coût du capital des entreprises, et par voie de conséquence les investissements qu’elles consentent ainsi que leur financement. En effet, après avoir perdu un analyste, les sociétés diminuent leurs investissements de 2,4 % de la valeur totale de leurs actifs en moyenne. Les trois composantes de l’investissement auxquelles les chercheurs se sont intéressés (capital, recherche et développement, acquisitions) chutent de façon significative entre l’année précédant la perte d’un analyste et l’année qui suit, par rapport à des entreprises similaires n’ayant pas perdu d’analyste. Les entreprises réduisent également leur financement de manière considérable (de 2,6 % de leurs actifs en moyenne) quand elles perdent un analyste.

guillemet

Quand une entreprise perd un analyste, l’incertitude relative à sa valeur et donc le coût de son capital augmente.



Parmi les trois variables auxquelles ils se sont intéressés (le changement dans les dettes à long et court terme ainsi que l’émission de capital), seule la dette à court terme ne diminue pas beaucoup car elle est moins sensible à l’incertitude et donc à la couverture des analystes. Plus cette couverture est importante, plus il y a d’information disponible pour les investisseurs et plus faible est l’incertitude relative à la valeur de l’entreprise et, au bout du compte, le coût du capital. “Quand une entreprise perd un analyste, l’incertitude relative à sa valeur et donc le coût de son capital augmente, explique François Derrien. Tandis que le coût de son financement augmente, ses opportunités d’investissement deviennent moins attirantes. Globalement, l’entreprise diminue son financement externe (emprunts et émission d’actions) et ses investissements.”

DES EFFETS QUI DÉPENDENT DES ENTREPRISES

Ces effets varient beaucoup en fonction des caractéristiques des entreprises. Ils sont très importants pour les sociétés de petite taille et suivies par peu d’analystes. Au contraire, ils sont moins importants pour des grosses sociétés ou celles couvertes par de nombreux analystes, et pour lesquelles les investisseurs ont accès à beaucoup d’informations. Aussi, ces effets sont bien plus prononcés pour des entreprises aux moyens limités, qui doivent recourir au financement externe pour financer des nouveaux projets. Ces résultats montrent le rôle clé joué par les analystes financiers. “Non seulement ils influent sur le prix des actions à travers leurs recommandations en matière d’investissement et leurs rapports, mais l’information qu’ils produisent affecte directement le coût du capital des entreprises qu’ils suivent et, indirectement, leurs décisions de financement et d’investissement”, conclut François Derrien.

D’après une interview avec François Derrien, professeur de finance, et l’article “The Real Effects of Financial Shocks: Evidence from Exogenous Changes in Analyst Coverage” co-écrit avec Ambrus Kecskés, à paraître dans Journal of Finance .

APPLICATIONS DANS L’ENTREPRISE
APPLICATIONS DANS L’ENTREPRISE

Les résultats de l’étude de François Derrien et Ambrus Kecskés montrent que plus les entreprises sont suivies par des analystes financiers, plus elles se financent facilement et investissent, ce qui tend à prouver qu’il faut augmenter le nombre d’analystes. Or dans la réalité, on est loin du compte : “De plus en plus, on constate que beaucoup d’entreprises ayant des titres cotés ne sont pas suivies par des analystes, explique François Derrien. Suite aux scandales des années 2000, les banques ont diminué le nombre d’analystes et il y en a maintenant moins en moyenne. Ce n’est pas forcément une bonne chose, surtout pour les très petites entreprises.” Et de citer des solutions alternatives comme en Espagne, par exemple, où les autorités boursières ont voulu faire appel à des analystes publics, afin de contraindre les entreprises à se faire suivre pour produire des analyses a priori neutres.

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Les chercheurs ont étudié 52 faillites ou fusions de banques qui ont eu lieu entre 1994 et 2008, et entraîné la perte d’un analyste financier pour 1 724 sociétés américaines. Ils ont comparé les changements dans les décisions d’investissement et de financement de ces entreprises entre l’année précédant cette perte et la suivante, à ceux de sociétés similaires (en termes de secteur, d’actifs totaux, de cash flow, de couverture, etc.) n’ayant pas perdu d’analyste.