La nature des employés impacte-elle les décisions financières d’une entreprise ?

Rui Silva, Professeur de Finance à London Business School (LBS) - 1 juin 2017
Do talents affect financial decisions? ©AdobeStock_Kentoh

Les employés les plus talentueux sont les premiers à quitter une entreprise en difficulté financière. Dans le même temps, leur remplacement s’avère difficile, les potentiels candidats étant inquiets de la santé financière de cette dernière. La gestion de la main d’oeuvre joue donc un rôle clé dans le choix de la structure financière d’une entreprise: les dirigeants doivent prendre en compte le risque de perdre des employés clés au moment de choisir entre émission de dette ou capitaux propres. Ceci est particulièrement vrai pour les entreprises dont la force de travail est très qualifiée.

Rui Silva

Rui Silva est professeur assistant à London Business School (LBS). Il détient un master et un PhD en économie de l'Université de Chicago. Sa recherche porte sur la finance et la (...)

De quelle manière les décisions financières affectent-elles l’allocation des talents sur le marché du travail? C’est la question qu’explorent les professeurs Baghai, Silva, Thell et Vig dans l'article "Talent in Distressed Firms: Investigating the Labor Costs of Financial Distress". Leur recherche montre que la perte d’employés qualifiés est un risque majeur associé à un haut niveau de dette.

Les employés les plus talenteux étant centraux dans le développement des entreprises, leur départ peut mettre en danger le futur de ces dernières. Les CFOs doivent donc composer avec ce risque lors du choix de leur niveau optimal de dette. Cette découverte permet de mieux comprendre les déterminants de la structure de capital.

Qui sont les premiers à quitter le bateau?

Pour étudier le lien entre fragilité de la force de travail et structure de capital, les chercheurs utilisent des données très détaillées sur l’ensemble des entreprises suédoises ainsi que leur employés. Leur base de données contient l’historique des emplois occupés par l’ensemble des suédois entre 1990 et 2011, ainsi que des informations sur leur niveau de salaire et différentes caractéristiques socio-économiques. Ils disposent par ailleurs des résultats de tests que passent l’ensemble des citoyens suédois au moment de leur entrée au service militaire. Ces tests contiennent notamment des informations sur les capacités cognitives de chaque suédois à travers une mesure proche d’un score de QI. Se basant sur ce score de QI, les chercheurs sont à même d’identifier les suédois les plus talentueux. Les données administratives leur donnent parallèlement accès à diverses informations (chiffre d’affaires, niveau d’endettement, secteur d’activité…) sur chacune des entreprises localisées en Suède ainsi que sur leur éventuelle entrée en procédure de redressement judiciaire.

Equipés de cette base de données, les chercheurs étudient l’évolution de la force de travail lorsqu’une entreprise rentre en procédure de redressement judiciaire. Ils trouvent que les employés les plus talentueux, identifiés comme ayant un niveau de QI particulièrement élevé, ont une probabilité 30 % plus grande de quitter l’entreprise dans une telle situation par rapport aux autres employés. Dans le même temps, les entreprises n’arrivent pas à les remplacer. Ceci engendre donc une baisse de la qualité globale des employés. Ces résultats sont construits en utilisant les méthodes statistiques les plus avancées et certaines spécificités du code du travail suédois.Si ce résultat peut papaître intuitif, il ne l’est pas au regard de la théorie économique. D’un côté, un travailleur qualifié peut décider de partir au plus vite étant donné qu’il lui sera relativement facile de trouver un autre emploi. On pourrait cependant penser que les employés les plus talentueux se montrent plus patients car il est peu probable qu’ils aient à accepter un salaire plus faible dans un autre poste si leur entreprise actuelle venait à être liquidée. En d’autre termes, il n’est que peu coûteux pour eux d’attendre et de voir ce qu’il se passe. De plus, il est possible qu’ils aient accès à des informations internes leur permettant de faire la différence entre difficultés économiques chroniques et difficultés financières temporaires.

Guillemet

Les entreprises employant une part importante d’employés très qualifiées tendent à préférer les capitaux propres à la dette.


Quelles conséquences pour les décisions financières ?

Les chercheurs s’intéressent ensuite aux conséquences de ce risque sur les décisions financières des entreprises. En effet, une des théories principales des déterminants de la structure de capital d’une entreprise, la « Trade-Off Theory »,  avance que les dirigeants comparent les avantages, tels que la déductibilité des intérêts de la dette, et les inconvénients de la dette, comme les coûts de faillite (réputation...), au moment de choisir entre dette et capitaux propres. En un mot, cette théorie dit que les managers font une analyse coût/bénéfice lorsqu’ils décident de lever de la dette ou des capitaux propres. Cette théorie prédit donc que le risque de perte des employés talentueux en cas de difficultés financières liées à un endettement trop élevé devrait rendre les dirigeants plus prudents. On s’attend donc à ce qu’une entreprise dépendant fortement d’une main d’oeuvre qualifiée ait un niveau d’endettement plus faible que si ce n’ était pas le cas.

Les chercheurs testent cette prédiction empirique sur les entreprises suédoises et américaines et montrent que tel est bien le cas. Toutes choses égales par ailleurs, les entreprises employant une part importante d’employés très qualifiées tendent à préférer les capitaux propres à la dette, en comparaison des entreprises dépendant moins de ce type de travailleurs.

Les auteurs s’intéressent finalement au lien entre force de travail, gouvernance des entreprises et valorisation de ces dernières. Ils notent que le risque de perdre des employés clés pourrait avoir un côté positif en disciplinant les managers dans les entreprises ayant une faible gouvernance, ce qui  rassurerait les investisseurs et pourrait avoir un effet positif sur leur valorisation. Comparant les entreprises à niveau de gouvernance similaire, ils trouvent qu’en effet celles faisant face à une mobilité plus importante des employés qualifiés ont une valorisation plus élevée.

La nouvelle économie et le capital humain

Ces découvertes sont tout particulièrement intéressantes à la lumière du développement de la nouvelle économie. Les entreprises dans les secteurs technologiques dépendant avant tout d’investissements forts en R&D et de leur capacité à innover, le capital humain y joue un rôle particulièrement important. Elles sont donc particulièrement exposées au risque de perte de leurs employés les plus talentueux. Les auteurs mettent donc à jour les problématiques spécifiques de secteurs émergents, et les conséquences que cela peut avoir en termes financiers.


Ce résumé rédigé par Charles Boissel, Doctorant à HEC Paris est issu de l'article scientifique "Talent in Distressed Firms: Investigating the Labor Costs of Financial Distress" co-écrit par Ramin Baghai (Stockholm School of Economics), Rui Silva (London Business School - Department of Finance), Viktor Thell (Stockholm School of Economics), Vikrant Vig (London Business School).

Cette recherche a été présentée par Rui Silva lors de la conférence Adam Smith à HEC Paris le 17-18 mars 2017.