Le meilleur moyen de concurrencer les importations chinoises ? Innover !

Johan Hombert, Professeur de Finance et Adrien Matray, PhD HEC Paris et Professeur d'Economie à Princeton University - 10 avril 2018
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Aux États-Unis, le secteur industriel souffre de la concurrence intense des importations chinoises. Johan Hombert et Adrien Matray montrent comment, dans un marché globalisé, l’investissement en R&D et en innovation améliore, différencie et rend plus compétitifs les produits américains. 

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La forte croissance économique chinoise entraîne avec elle un bouleversement sans précédent de l’économie. En Occident, les marchés ont été submergés par la concurrence venue de Chine et d’autres pays émergents. À la clé, un déclin de la croissance, une diminution de la rentabilité et la suppression d’emplois qui se sont traduits, aux États-Unis, comme en Europe par des soulèvements sociaux et des retournements politiques. Mais existe-t-il un moyen pour des pays comme les États-Unis de faire face aux importations chinoises ?

L’innovation est-elle vraiment la réponse ?

« Les États-Unis ont beaucoup souffert des effets négatifs de la concurrence venue de Chine, note Johan Hombert. Cela a entraîné un déclin dans l’industrie et une perte d’emplois ouvriers. On considère que les événements politiques récents aux États-Unis sont une conséquence directe de ces revers. » Face à cette situation, la réponse classique est l’innovation, considérée comme un facteur clé pour concurrencer les importations étrangères. Avec son coauteur Adrien Matray, Johan Hombert a entrepris d’étudier les fondements rationnels de cette théorie. Il s’interroge : « Il existe des entreprises qui ont innové, amélioré la qualité de leurs produits et qui se sont démarquées de leurs concurrents, mais celles-ci sont-elles l’exception ou la règle ? »

Mesurer l’impact de l’innovation sur la compétitivité

Aux États-Unis les crédits d’impôt R&D pour l’industrie et le secteur manufacturier ont été mis en place dans les années 80. Chaque État fédéral a ses propres crédits, plus ou moins généreux. Hombert et Matray ont profité de cette spécificité pour enquêter sur l’effet des investissements en R&D et innovation sur la compétitivité des entreprises.
L’équipe s’est penchée sur les évolutions des crédits d’impôt pour R&D au fil du temps. La pénétration des importations chinoises sur le marché américain a également été étudiée en parallèle.

Guillemet

Les produits américains ne doivent pas nécessairement se lancer dans la guerre des prix pour concurrencer les importations chinoises, mais doivent au contraire être de meilleure qualité et offrir une valeur ajoutée."

« Nous avons constaté que dans les États ayant des crédits d’impôt généreux, les entreprises font davantage de R&D. L’innovation qui s’en suit est une conséquence directe des crédits d’impôt disponibles. Elle ne découle pas d’une meilleure organisation, ni d'une gestion plus efficace ou d’une main-d’œuvre plus qualifiée. Il est donc possible de comparer la profitabilité et la compétitivité des entreprises qui bénéficient des crédits d'impôt avec celles des entreprises qui n’innovent pas. »

L’innovation : un avantage concurrentiel déterminant

Hombert et Matray ont découvert que la résistance des entreprises américaines face aux importations chinoises était directement liée à leur niveau d’investissement en R&D. Dans de nombreux cas, alors que la pression chinoise se renforçait, les entreprises innovantes n’ont subi aucune des pertes de rentabilité essuyées par celles qui n’innovaient pas.

Guillemet

Pour que l’innovation se poursuive, les gouvernements doivent investir massivement dans l’enseignement supérieur."

« Les entreprises innovantes ont créé des produits qui se distinguaient des produits chinois à bas coût. Ils étaient à la fois meilleurs et différents, ils ont donc réussi à s'imposer. » Cette conclusion est cohérente avec l’opinion générale selon laquelle les entreprises doivent innover pour se démarquer de leurs concurrents. Elle conforte aussi l’idée que les produits américains ne doivent pas nécessairement se lancer dans la guerre des prix pour concurrencer les importations chinoises. Il faut au contraire qu’ils soient de meilleure qualité et offrent une valeur ajoutée.Le duo de chercheurs confirme que l’innovation des entreprises américaines peut entraîner la création de produits capables de rivaliser avec les importations chinoises et même de les surpasser, non seulement parce qu’ils sont meilleurs, mais aussi parce qu’ils sont différents.

D’après un entretien avec Johan Hombert au sujet de son article « Can Innovation Help U.S. Manufacturing Firms Escape Import Competition from China? » (TBC, 2018), coécrit avec Adrien Matray. Trouvez ici le pdf de l'article entier.

En matière de compétitivité, cette étude montre que l’investissement en R&D est un facteur clé pour l’industrie.


Avis de Prof. Hombert

Aux États-Unis, l’Administration Trump a récemment décidé une baisse massive des impôts dans l’espoir d’attirer à nouveau les activités industrielles sur le sol national et de rendre les produits américains plus compétitifs par rapport aux produits étrangers. Toutefois, Johan Hombert déclare que son étude prouve l’inadéquation de cette stratégie dans un contexte d’économie mondialisée : « Pour devenir un concurrent crédible au niveau international, il ne suffit pas de réduire drastiquement les impôts, car cela entraîne une baisse des recettes fiscales pour le gouvernement et donc des restrictions budgétaires dans de nombreux domaines. Les gouvernements ont un rôle important à jouer et doivent concevoir des politiques fiscales qui aident les entreprises à innover et à mieux s’en sortir. »


L’éducation est l’un des premiers secteurs affectés par les mesures d’austérité. Et ce, alors même que la capacité à innover nécessite une main-d’œuvre qualifiée et bien formée. « Pour que l’innovation se poursuive, les gouvernements doivent investir massivement dans l’enseignement supérieur. », ajoute Johan Hombert. Il insiste : « Les décideurs politiques aux États-Unis et en Europe sont sous pression. On exige d’eux qu’ils ferment les frontières et protègent les économies nationales de la mondialisation. Mais il existe une autre manière de relever les défis posés par celle-ci : innover pour pouvoir jouer pleinement le jeu de la concurrence mondiale. »


Les entreprises, elles, sont bien conscientes de la nécessité d’innover pour préserver leur rentabilité. Ces travaux fournissent désormais la preuve que cette conviction est justifiée. Johan Hombert conclut : « L’innovation est particulièrement cruciale lorsque les entreprises sont confrontées à la concurrence d’une économie émergente dans un monde globalisé. »

Hombert et Matray ont étudié les effets de l’investissement en R&D et innovation sur la compétitivité des entreprises. Les crédits d’impôt R&D des différents États fédéraux américains leur ont offert un laboratoire naturel idéal pour modéliser les interactions entre innovation et compétitivité face aux importations. L’équipe a comparé les évolutions des crédits d’impôt des États et les niveaux de pénétration des importations chinoises sur la même période. Conclusion : les crédits d’impôt pour R&D (qui augmentent directement l’investissement dans l’innovation) aident les entreprises américaines à lutter.