Le système bancaire est-il toujours menacé?

Jean-Edouard Colliard, Professeur de Finance et Christophe Pérignon, Professeur de Finance - 24 février 2016
Does danger still lurk in the banking system? by Jean-Edouard Colliard and Christophe Perignon

Comme nous le savons tous, le système bancaire est un château de cartes. Lorsque l’un des rouages se grippe, toute l’économie mondiale s’effondre. C’est exactement ce qui s’est passé en 2008, mais cela peut-il de nouveau se produire aujourd’hui ? Les régulateurs financiers disposent-ils désormais des outils nécessaires pour prévenir une catastrophe ?

Jean-Edouard Colliard ©HECParis

Ancien élève de l'école normale supérieure (Ulm), Jean-Edouard Colliard a obtenu son doctorat en économie à l'Ecole d'Economie de Paris en 2012. Ses principaux domaines de (...)

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Christophe Pérignon ©HEC Paris

Professeur de finance à HEC Paris depuis 2010, Christophe Pérignon est titulaire d'un Ph.D en Finance du Swiss Finance Institute (Genève). Il a été Professeur Assistant à (...)

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Depuis la crise de 2008, les régulateurs utilisent toute une panoplie d’outils et de métriques pour repérer les faiblesses du système bancaire. L’objectif essentiel étant d’identifier les banques présentant le plus de risques. Cependant, selon Christophe Pérignon, bon nombre des outils dont ils se servent ne sont pas adaptés à l’usage qui en est fait. « Bien que la recherche universitaire démontre que ce n’est pas la sécurité de chaque banque qui importe, mais la résilience du système dans son ensemble, les nouvelles réglementations visent toujours à contrôler des sources spécifiques de risque et à mesurer le risque que présentent les différentes banques, explique le chercheur. Du fait du fossé entre les outils de régulation et la théorie académique, nous avons décidé d’étudier les deux simultanément. Nous avons tenté de relier les théories existantes à la pratique réglementaire. Où résident les lacunes et les failles de notre propre compréhension ? »

Sources de risque

Les chercheurs ont procédé à un examen approfondi des travaux sur les risques du système bancaire, publiées dans des revues internationales au cours des 35 dernières années. Grâce à ces articles offrant une large perspective, ils ont identifié trois grandes catégories de risque systémique :

• Prise de risque systémique : pourquoi les banques ont tendance à être exposées à des risques similaires
• Contagion : comment la connectivité interbancaire et les flux d’information directs et indirects entraînent la propagation d’un choc à l’ensemble du système
• Amplification : les mécanismes qui transforment de petits problèmes localisés en une crise généralisée

En se basant sur ces trois canaux, le monde de la recherche a proposé de nombreuses mesures d’évaluation du risque systémique. Pour les comparer, Jean-Edouard Colliard et Christophe Pérignon et leurs co-auteurs ont défini un cadre unifié à partir des mesures les plus populaires, notamment SRISK et ΔCoVaR. « Un modèle vous permet de comparer différentes mesures et métriques, explique Christophe Pérignon pour justifier l’importance de ce cadre. Nous avons pu, pour la première fois, étudier diverses mesures réglementaires et comparer leurs performances en matière d’évaluation du risque à l’échelle du système. Cela nous a permis de déterminer si les mesures concordaient avec la théorie. »

Guillemet

 Les régulateurs se concentrent tellement sur l'identification des SIFI qu’ils risquent de perdre de vue la stabilité du système tout entier

Formules déficientes

Leur analyse révèle également les lacunes et les failles de divers instruments de régulation, notamment une formule incorrecte d’identification des institutions financières d’importance systémique (SIFI). La méthodologie de notation SIFI développée par le Comité de Bâle sur le contrôle bancaire (CBCB) utilise 12 métriques pour rassembler des informations sur la taille, l’activité, la connectivité et la complexité d’une institution, ainsi que sur l’unicité de ses services. La même importance est accordée à chaque mesure. Jean-Edouard Colliard souligne que l’erreur est pourtant liée à un phénomène qui s’apprend dans n’importe quel cours de statistiques de premier cycle universitaire. « La sous-mesure la plus volatile est celle qui aura mécaniquement le plus d’impact sur la note globale, pourtant cette mesure individuelle peut ne pas être la plus significative. » Les chercheurs ont écrit à l’autorité de réglementation appropriée et proposé une simple correction de la formule. « Naturellement, la modification d’une formule affectant la définition du capital réglementaire a d’importantes répercussions, mais cela démontre que notre travail permet de révéler des opportunités d’amélioration des réglementations. » affirme Christophe Pérignon. Jean-Edouard Colliard ajoute que les régulateurs se concentrent tellement sur l'identification des SIFI qu’ils risquent de perdre de vue la stabilité du système tout entier. À titre d’exemple, le soi-disant test d'endurance auquel sont soumises les banques aux États-Unis peut avoir augmenté leur résilience individuelle, mais en les orientant toutes dans la même direction, le système a perdu en hétérogénéité et est donc plus en danger dans certaines circonstances. Christophe Pérignon réclame également une collaboration plus étroite entre les régulateurs et les universitaires. « Les régulateurs ont accès à une grande quantité de données confidentielles, mais comme nous le démontrons, leurs outils sont relativement simples. D’un autre côté, les universitaires ont développé des outils et des mesures nettement plus sophistiqués à l’aide des données économiques et publiques limitées auxquelles ils ont accès. Il est temps qu’ils unissent leurs efforts dans le cadre d’un partenariat de recherche. »

Collaboration entre les communautés

La Chaire ACPR (Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution) « Régulation et Risque Systémique », récemment lancée par le superviseur bancaire français en collaboration avec des chercheurs de l’ENSAE et HEC Paris, constitue un exemple prometteur de collaboration fructueuse entre superviseurs et universitaires. Christophe Pérignon concède qu’il s’agit d’une démarche complexe qui exigera une coordination importante au niveau international, la standardisation des données et l’interopérabilité des systèmes. « Cette initiative doit absolument être menée à bien. La conclusion consternante, mais riche en enseignements de notre étude, est qu’il n’existe actuellement aucune méthodologie permettant d’appréhender tous les risques inhérents à un système. Le cas échéant, peut-être pourrions-nous tout simplement réglementer les banques à l’aide d’une taxe pigouvienne sur la contribution d’une institution financière au risque global. Mais nous ne pouvons pas réellement commencer à développer de telles méthodologies sur la base de données indisponibles. C’est pourquoi la collaboration est impérative. »


Basé sur un entretien avec Jean-Edouard Colliard et Christophe Pérignon et sur leur article « Where the Risks Lie: A Survey on Systemic Risk », coécrit avec Sylvain Benoit et Christophe Hurlin (Review of Finance, à paraître)

Applications Pratiques
Applications Pratiques

« On accorde beaucoup trop d’importance au risque individuel que présentent les entités bancaires, explique Christophe Pérignon. Nous avons besoin de mécanismes plus sophistiqués qui prennent en compte la propagation du risque à l’ensemble du système. » Cependant, il estime qu’il est encore plus urgent que le Comité de Bâle modifie sa formule SIFI. « Que l’on remette ou non en question la pertinence d’une approche axée sur les banques présentant un risque élevée, nous proposons une révision de la formule qui supprime le facteur volatilité et fournit une image plus équilibrée des niveaux de risque de ces établissements. »

Méthodologie
Méthodologie

Les chercheurs ont rassemblé les 220 articles les plus influents sur le risque systémique dans le secteur bancaire, qui ont été publiés au cours des 35 dernières années. Ces articles couvrent des modèles répartis en trois types : la prise de risque systémique, la contagion et l’amplification. En développant un modèle unifié de risque systémique, ils ont étudié la base théorique de mesures populaires d’évaluation du risque. Les chercheurs ont identifié des faiblesses et des lacunes importantes, qui réclament plus de concertation entre universitaires et régulateurs.