Les banques face aux risques du marché

Christophe Pérignon, Professeur de Finance - 15 avril 2008
Pérignon - Les banques face aux risques du marché

Les banques sont-elles capables de mesurer avec précision les risques du marché qui pèsent sur leurs prises de position ? Rien n’est moins sûr, répond Christophe Pérignon qui, menant de front plusieurs études empiriques, a observé une tendance générale des banques à surestimer les risques lorsque les marchés sont stables et à les sous-estimer en période de crise financière.

Christophe Pérignon ©HEC Paris

Professeur de finance à HEC Paris depuis 2010, Christophe Pérignon est titulaire d'un Ph.D en Finance du Swiss Finance Institute (Genève). Il a été Professeur Assistant à (...)

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Face à la multiplication des pertes abyssales subites par certaines banques, dès les années 90 un besoin majeur de transparence se fait sentir dans le monde bancaire. Un consensus autour d’une évaluation quotidienne des risques pesant sur les prises de position des banques voit le jour. Pourtant, dix ans plus tard, alors que la notion de risque touche le cœur du système financier, Christophe Pérignon s’aperçoit que peu de travaux portent sur la qualité de la mesure de ce risque. Bien décidé à pallier ce manque, il entreprend en 2005 l’analyse approfondie des données émanant des systèmes de gestion des risques de nombreuses banques à travers le monde.

POURQUOI ÉVALUER LES RISQUES DE MARCHÉ ?

Depuis l’amendement de l’Accord de Bâle de 1996, les autorités financières exigent des banques qu’elles maintiennent un capital suffisant pour pallier non seulement les risques de crédit, mais en plus les risques de marché. Chaque banque doit donc être en mesure d’évaluer sur une base quotidienne les risques qui pèsent sur ses positions. Si aucun modèle d’évaluation de ces risques n’est imposé par le régulateur, les banques doivent néanmoins démontrer la fiabilité des modèles qu’elles utilisent. L’évaluation des risques de marché par les banques répond donc aux impératifs de contrôle exigés par le régulateur financier. Par ailleurs, dans un environnement hautement concurrentiel, montrer qu’elle est capable de mesurer les risques auxquels elle est exposée est un atout pour toute banque, démontrant ainsi le sérieux des modèles qu’elle utilise.

EXISTE-T-IL DES OUTILS DE RÉFÉRENCE POUR CETTE ÉVALUATION ?

En matière de mesure du risque de marché, c’est la Value at Risk (VaR) qui fait aujourd’hui figure de référence. Il s’agit de la perte maximale à attendre sur une journée avec un certain niveau de confiance (généralement 99 %). Le but étant que le modèle ne connaisse pas trop d’exceptions, c'est-à-dire de journées pendant lesquelles le montant de la perte réelle est supérieur au montant estimé. D’un point de vue plus opérationnel, c’est également en termes de VaR que sont communiquées aux traders les positions maximales qu’ils sont autorisés à prendre. Il s’agit de la mesure standard du risque de marché.

LE RISQUE ESTIMÉ PAR LES BANQUES REFLÈTE-T-IL BIEN LA RÉALITÉ ?

L’un de nos travaux a consisté à étudier six banques canadiennes entre 1999 et 2005, soit 7 354 jours de trading, dans le but de comparer leur estimation du risque et le risque avéré. Nous avons observé, qu’au total, sur les 74 exceptions prévues (1%de 7 354), la perte réelle n’excédait finalement la perte estimée que deux fois. Ce résultat surprenant a été validé par les observations que nous avons réalisées ultérieurement sur des banques dispersées à travers le monde (parmi lesquelles Bank of America, Deutsche Bank et Société Générale) puisqu'elles confirment que les banques ont bien tendance à surestimer les risques auxquels elles sont confrontées. Paradoxalement, la plupart des observateurs s’attendaient à ce que les organismes financiers sous-estiment leurs risques pour limiter le niveau des réserves exigées par le régulateur !

COMMENT EXPLIQUER CETTE SUR ÉVALUATION DU RISQUE ?

La surestimation du risque peut s’expliquer de trois manières : 1. Les portefeuilles détenus par les banques sont tellement grands et diversifiés que même si la mesure est bonne au niveau de chaque source de risque, l’agrégation est un véritable casse-tête. 2. Les modèles étant difficiles à calibrer aux données réelles, les banques préfèrent surestimer les risques selon un principe de précaution : en effet, si les modèles utilisés par les banques sous évaluaient les risques, le régulateur pourrait exiger alors que le niveau de réserve soit augmenté. La VaR est déterminée par le département de gestion des risques de la banque ; or, la lourde responsabilité qui pèse sur ces acteurs peut les amener à exagérer le risque pour se couvrir contre un taux d’erreur trop élevé.

QUEL EST L’IMPACT DE CETTE SURESTIMATION ?

La crise des sub primes de 2007-2008 a révélé une grande lacune dans leur capacité à évaluer les aléas du marché. Si les banques peuvent mettre plusieurs semaines pour estimer leurs pertes réelles, penser qu’elles sont capables de mesurer quotidiennement les risques est illusoire. À titre d’exemple, le modèle de gestion des risques de la célèbre banque suisse UBS a généré 29 exceptions de VaR en 2007, ce qui excède largement les 2 ou 3 exceptions attendues en une année. La VaR agit un peu comme un airbag qui fonctionne correctement tant qu’il n’y a pas d’accidents mais qui s’avère inutile quand on en a besoin : en période calme, les réserves sont trop grandes et en période de crise elles sont insuffisantes. Cela a des impacts majeurs sur l’ensemble de l’économie puisque ce sont les banques centrales qui pallient les besoins en liquidité des banques. Aujourd’hui c’est donc l’ensemble des outils de mesure du risque qui mériterait une réforme structurelle. Il est temps de s’interroger sur la pertinence de la VaR: peut-être n’est-ce pas l’étalon adéquat ? Peut-être devrait-on envisager un calcul du risque plus désagrégé, qui tienne compte de la sévérité des pertes générées (et pas uniquement de leur fréquence), et qui puisse tenir compte de la facilité avec laquelle des positions peuvent être débouclées. Autant de questions qui demeurent en suspens.


D’après un entretien avec Christophe Pérignon et ses articles “Do Banks Overstate their Value-at-Risk?” 1 (Journal of Banking & Finance , 2008) et “The Level and Quality of Value-at-Risk Disclosure by Commercial Banks”2 (Conférence de l’Association américaine de finance , 2008).

1. Pérignon, C. et al., “Do Banks Overstate their Value-at-Risk?”, Journal of Banking & Finance , 2008.

2. Pérignon, C. et Smith, D., “The Level and Quality of Valueat- Risk Disclosure by Commercial Banks”, article présenté lors de la Conférence de l’Association américaine de finance , janvier 2008. 

MÉTHODOLOGIE DES RECHERCHES
MÉTHODOLOGIE DES RECHERCHES

• L’article “Do Banks Overstate their Value-at-Risk?” repose sur la comparaison quotidienne des VaR et revenus de trading (P&L) de six banques canadiennes entre 1999 et 2005, soit 7 354 jours de trading analysés. Les données sont issues des rapports annuels communiqués par les banques.

• Pour réaliser “The Level and Quality of Value-at-Risk Disclosure by Commercial Banks”, Christophe Pérignon a évalué la qualité des VaR communiquées par un échantillon de 60 banques internationales sur une période allant de 1996 à 2005.

Ces deux articles peuvent être téléchargés à l'adresse www.hec.fr/perignon.