Un nouveau format informatique complique la lecture des rapports financiers

Xitong Li, Professeur de Management des Opérations & Systèmes d'Information - 11 avril 2017
 Un nouveau format informatique complique la lecture des rapports financiers. Xitong Li ©Fotolia-Big data concept 3D-MaZi

Pour faciliter le traitement informatique des rapports financiers, il est aujourd’hui obligatoire de soumettre ces derniers à la SEC américaine dans un nouveau langage, en plus du format HTML traditionnel. Xitong Li, Hongwei Zhu et Luo Zuo analysent comment l’adoption de ce format, dit XBRL (eXtensible Business Reporting Language), a conduit à une complexification des rapports financiers. Bien loin de leur faire gagner du temps et de l’argent, les chercheurs estiment que cette obligation a un coût pour les entreprises. 

Xitong Li ©HECParis

Assistant Professor Xitong Li joined HEC Paris’ department of operations management and information technology in September 2014. His research focuses on the economic and social (...)

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En 2009, la Securities and Exchange Commission américaine a commencé à imposer aux entreprises cotées une nouvelle réglementation. Après une phase de déploiement en trois temps, sur trois années, toutes les entreprises cotées à la bourse américaine sont aujourd’hui à la fois tenues de soumettre leurs rapports financiers au format HTML et dans le langage XBRL (eXtensible Business Reporting Language). « C’est une obligation pour les entreprises cotées de communiquer leurs états financiers et de rendre ces informations accessibles à tous, rappelle Xitong Li. Ces rapports financiers étaient traditionnellement remis et conservés au format HTML, qu’il est possible d’ouvrir sous un navigateur Internet et qui est facilement lisible et compréhensible pour l’homme ». La généralisation d’un nouveau « langage » imposé par la Securities and Exchange Commission a été décidée pour répondre aux impératifs d’un monde de plus en plus digitalisé : les rapports sont désormais archivés dans un format facile à traiter par les systèmes informatiques, censés être plus précis, rapides et économiques que leurs homologues humains. 

Une décision contreproductive ?

Xitong Li et ses collègues se sont demandés si cette décision ne risquait pas d’affecter la lisibilité globale des rapports financiers au format HTML et quelles pouvaient en être les conséquences. « Avec le XBRL, les informations sont plus faciles et plus économiques à traiter informatiquement, explique-t-il. Les entreprises peuvent donc être incitées à ajouter des informations à leurs rapports, qui deviendraient plus denses et compliqués, et donc plus difficiles à lire ». Or, si ce scénario se vérifie, la nouvelle règle pourrait alors avoir des conséquences contraires à l’effet recherché. « Aujourd’hui, les entreprises doivent soumettre deux rapports au lieu d’un seul, ce qui mobilise du temps et de l’argent, précise-t-il par ailleurs. Certains pensent que les rapports sont par voie de conséquence expédiés et préparés avec moins de soin, ce qui en réduit d’autant la lisibilité ».

Guillemet

La généralisation d’un nouveau « langage » imposé par la Securities and Exchange Commission a été décidée pour répondre aux impératifs d’un monde de plus en plus digitalisé.

Introduction en trois phases des rapports financiers au format XBRL

Avant l’adoption de cette nouvelle norme, les entreprises, toutes valorisations boursières confondues, connaissaient des tendances comparables en termes de lisibilité de leurs rapports. Lors de la phase 1 de l’introduction de cette nouvelle règle en 2009, les entreprises ayant une valeur en bourse supérieure à 5 milliards USD se sont vu imposer l’obligation de communiquer leurs rapports financiers dans les deux formats. La phase 2, lancée en 2010, a étendu l’obligation du format XBRL aux entreprises dont la valorisation boursière était comprise entre 5 milliards et 700 millions USD. La phase 3 a suivi en 2011, imposant cette fois à toutes les autres entreprises l’adoption des deux formats. « Nous avons comparé la lisibilité des rapports des entreprises à forte valorisation du groupe 1 avant et après l’application de cette norme, entre 2008 et 2009, avec les entreprises de la phase 2 qui sur cette période n’étaient tenues qu’au format HTML », explique Xitong Li.

La nouvelle règle s’accompagne d’une perte de lisibilité

L’équipe a observé une perte très nette de lisibilité des rapports HTML transmis entre 2008 et 2009 par les entreprises à forte valorisation qui étaient tenues alors de fournir les deux formats. Cette même tendance n’a pas été observée auprès des entreprises qui n’avaient pas encore l’obligation de préparer leurs rapports en XBRL. « Nous avons utilisé une méthode d’analyse éprouvée pour conclure que cette nouvelle complexité et cette perte de lisibilité des rapports financiers étaient imputables à la nouvelle norme, conclut Xitong Li. Cette décision a des effets non prévus et indésirables », d’autant que, comme le chercheur ne manque pas de le souligner, son introduction a coïncidé avec une période de crise financière. « Notre étude a été réalisée de manière à tenir compte de l’impact de la crise. Et même en intégrant cette dimension, nous constatons que la décision de la SEC augmente la complexité des rapports financiers. »

La complexité accrue pourrait entraîner des pertes d’investissement

Les rapports financiers au format HTML, relativement faciles à lire pour un lecteur humain, sont toujours utilisés par la plupart des analystes et investisseurs, même depuis l’introduction du XBRL. Ce constat n’a rien de réjouissant pour la Securities and Exchange Commission américaine qui voulait justement améliorer l’accès à l’information. À l’heure actuelle, la production, le traitement et l’exportation des rapports ne sont pas uniquement gérés par des ordinateurs et l’intervention manuelle de l’homme complique, involontairement, la chose. Or, avec des rapports moins faciles à lire, les entreprises attireront moins l’attention du public et des investisseurs, pas spécialement rompus à l’analyse de chiffres complexes. Xitong Li met en garde contre l’impact financier de la mesure pour les entreprises : « Un investisseur qui n’est pas en mesure de lire le rapport financier d’une entreprise ne peut comprendre quelle est sa situation financière et sera moins enclin à investir dans son capital ».


D’après un entretien avec Xitong Li et son article “The Impact of XBRL Mandate on Readability of HTML-formatted Financial Reports”, cosigné par Hongwei Zhu et Luo Zuo (working paper).

Implications pratiques
Implications pratiques

« Les entreprises, les investisseurs et la Securities and Exchange Commission doivent prendre conscience que cette politique a des effets non prévus et non désirés qui rendent les rapports financiers plus complexes et difficiles à lire, souligne Xitong Li. Elles doivent mettre en place des stratégies palliatives ». Il suggère aux entreprises de consacrer plus de ressources à la préparation des rapports financiers, à la fois au format HTML et au format XBRL. « Les investisseurs ne doivent pas se reposer sur l’idée que la version HTML du rapport est compréhensible et devraient se tourner davantage vers les autres supports qu’utilisent les entreprises pour communiquer leurs informations financières, comme les réseaux sociaux. L’impact sera surtout sensible pour les entreprises de taille modeste qui n’auront pas les ressources et la capacité d’analyse nécessaires pour accorder suffisamment d’attention au rapport XBRL ». 

Méthodologie
Méthodologie

Xitong Li, Hongwei Zhu et Luo Zuo ont utilisé la méthode des doubles différences (DID) pour comparer la lisibilité des rapports financiers de différentes entreprises en 2008 et 2009. Avant 2009, le gendarme boursier américain, la Securities and Exchange Commission, n’exigeait la remise des rapports financiers qu’au format HTML ; mais depuis cette date, une nouvelle réglementation impose aux entreprises cotées de soumettre leurs rapports à la fois en langages HTML et XBRL (eXtensible Business Reporting Language). La phase 1 d’application a débuté en 2009 et les entreprises dont la valeur en bourse dépassait les 5 milliards USD devaient soumettre leurs rapports dans les deux formats. Le passage au XBRL a été imposé aux entreprises de taille plus modeste un an plus tard. L’analyse réalisée par Xitong Li et ses collègues montre un recul très net de la lisibilité des rapports au format HTML des entreprises affichant une valorisation boursière supérieure à 5 milliards USD en 2009 par rapport à celles qui n’étaient encore tenues que de fournir des versions HTML cette année-là. L’équipe a attribué cette perte de lisibilité à l’adoption du XBRL imposée par la nouvelle réglementation de la SEC.