Est-il rentable d’investir dans le vin ?

Christophe Spaenjers, Professeur de Finance - 30 juin 2014
Est-il rentable d’investir dans le vin ? par Christophe Spaenjers

Si une collection de grands vins fait le bonheur des amateurs, c’est aussi un placement financier particulièrement intéressant, qui prend de la valeur au fil du temps. Une étude unique sur le cours des premiers crus de Bordeaux au cours du XXème siècle révèle en effet des retours sur investissements élevés, dépassant même ceux d’autres placements plus traditionnels.

Christophe Spaenjers ©HEC Paris

Christophe Spaenjers a rejoint HEC Paris en tant que professeur de finance en septembre 2011 après avoir soutenu sa thèse à l’Université de Tilburg, Pays-Bas. Ses travaux portent (...)

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Contrairement aux investissements traditionnels comme les obligations, les actions ou l’immobilier, le vin ne dégage ni intérêts ni dividendes. Les grands vins sont cependant devenus un investissement à part entière pour qui peut se permettre de participer à des ventes au cours desquelles les bouteilles provenant des châteaux les plus prestigieux sont adjugés plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d’euros. Il existe même désormais des fonds d’investissement spécialisés. Après tout, les vins de garde appartiennent à la classe dite des actifs “réels” (comme les matières premières ou la terre) et, en période de crise financière, ces biens tangibles peuvent sembler particulièrement attractifs pour les investisseurs. Mais cet actif a aussi des caractéristiques particulières : à l’instar d’autres articles de collection comme les violons, les timbres ou les objets d’art, le vin offre à son propriétaire un bénéfice émotionnel non mesurable en termes purement monétaires. De sorte que, lorsqu’il est considéré comme un investissement, l’évaluation de son rendement total doit englober à la fois les retours financiers et non financiers. Christophe Spaenjers juge cet aspect intéressant : “Le bénéfice non financier, le plaisir de posséder le vin, peut changer avec le temps, à mesure que le vin que vous possédez devient rare, ou moins bon, et cela se reflète dans les prix.”

Les cours reflètent la qualité gustative, mais pas seulement…

Comment les prix des grands vins, et le retour sur investissement qui en résulte, varient-ils aux diverses étapes de leur cycle de vie ? Intuitivement, on peut s’attendre à un certain type de modèle : “Prenez l’un des meilleurs millésimes, comme un 1982. Son prix augmente au cours de son vieillissement en bouteille puis, après trente ou quarante ans, il se stabilise quand le vin atteint sa maturité. La qualité gustative décline au cours des décennies suivantes, mais le prix continue à monter pour les collectionneurs”, explique Christophe Spaenjers. Cette évolution s’applique aussi aux vins de moins bonne qualité issus de châteaux moins prestigieux ou de moins bons millésimes (la notion de moins bonne qualité est à relativiser, puisqu’il s’agit tout de même de très grands noms comme Château-Lafite, Château Margaux ou d’autres, à peine moins réputés). “Le prix d’un moins bon millésime n’augmente pas beaucoup, le retour sur investissement reste faible, mais une fois que ces bouteilles deviennent des objets de collection, leur valeur grimpe au fil des années, car tout le monde veut avoir un Lafite dans sa cave, dès qu’il atteint un âge vénérable”, explique l’auteur, ajoutant que la qualité initiale importe encore moins pour les très vieux vins. Une bouteille de 1917 n’est pas achetée pour être bue, mais pour compléter une collection.

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Le bénéfice non financier, le plaisir de posséder le vin, peut changer avec le temps, à mesure que le vin que vous possédez devient rare, ou moins bon, et cela se reflète dans les prix


Plus d’un siècle d’étude pour dégager des tendances

Quand Christophe Spaenjers et ses co-auteurs ont étudié les prix des meilleurs Bordeaux sur les cent dernières années, ils ont constaté que les données confirmaient cette tendance. Mais leur collecte n’a pas été chose facile. Le trio de chercheurs a passé au peigne fin les archives de Christie’s Londres et de Berry Bros ; ils ont réussi à remonter jusqu’en 1899 pour les cinq premiers crus de Bordeaux (voir méthodologie). La bouteille la plus chère était référencée à 8 000 £, la moyenne se situant autour de 750 £ la bouteille sur les dernières années, beaucoup frisant les 1 000 £. “Il s’agit certes de niveaux très élevés pour des vins mais, par comparaison, c’est vraiment un minimum pour le marché de l’art” note Christophe Spaenjers. Pour constituer leur base de données, les chercheurs ont agrégé de multiples sources. En mettant en regard des dizaines de milliers de prix, l’âge des bouteilles et l’année où ces vins avaient été vendus, ils ont réussi à créer un modèle des retours financiers du vin sur toute la durée du vingtième siècle et jusqu’à 2012. Non seulement leur modèle permet de voir la relation entre l’âge d’un vin et son prix, mais il montre également qu’au cours du siècle passé, le vin a constitué un très bon investissement financier.

Un investissement très attractif

Les chercheurs ont estimé à 5,3 % (en termes réels) le rendement financier annuel des vins de Bordeaux entre le début du xxe siècle et 2012, donc plus lucratifs que les obligations d’État, les timbres ou les objets d’art. Les vins anciens doivent être stockés dans de bonnes conditions et assurés mais, même en tenant compte de ces coûts, leur rendement reste confortable : 4,1 %. Autre constat intéressant : la valeur de ces vins n’a pratiquement pas progressé durant la première moitié du vingtième siècle, leur appréciation se redressant par la suite. De même, les cours ont fléchi pendant les récessions, baissant au cours du choc pétrolier de la fin des années 1970 et à nouveau au début des années 1990. “L’explication à ce phénomène est complexe, reconnaît Christophe Spaenjers. D’un côté, certains investisseurs qui perdent de l’argent en Bourse sont moins tentés d’en dépenser pour acheter du vin ; d’un autre, certains peuvent être à la recherche d’investissements différents.” Dernièrement, la mondialisation et les écarts croissants de revenus ont dopé la demande de vins classés, en particulier de Bordeaux. Les fonds spécialisés investissent surtout en vins français, 80 % ou plus de leurs achats allant aux huit châteaux les plus prestigieux, précise Christophe Spaenjers, ajoutant que la demande d’investisseurs et de collectionneurs chinois a provoqué une hausse vertigineuse ces dernières années. Évidemment, la seule performance de ces fonds ne suffit pas à expliquer l’engouement de ces investisseurs. Il faut prendre en compte non seulement le bénéfice que l’on peut attendre de la vente d’une belle cave, mais aussi le plaisir que prend l’heureux propriétaire à dire “je vais vous montrer ma collection de Lafite-Rothschild”. Question standing, on ne fait pas mieux.


D’après un entretien avec Christophe Spaenjers et l’article, "The Price of Wine", Cahier de Recherche d'HEC Paris, n° FIN-2013-1019, 2013, co-écrit avec E. Dimson et P. Rouseau.

Applications pratiques
Applications pratiques

L’intérêt de cette étude tient largement à la constitution d’une base de données historiques remarquable sur les prix du vin (son absence avait jusqu’à présent fait obstacle à toute étude sérieuse sur la question). Autre apport : le modèle décrivant l’évolution des cours en fonction de l’âge des bouteilles “permet de se faire une idée assez précise du gain moyen des investisseurs”, explique Christophe Spaenjers. Doit-on conclure de cette étude qu’il est plus pertinent d’investir dans le vin pour les années futures que dans d’autres actifs ? Si le modèle élaboré n’est pas réellement prédictif, Christophe Spaenjers pense que le vin va continuer à générer des retours sur investissement d’environ 4 %. “Les changements de goûts ont moins d’incidence que sur le marché de l’art : le Bordeaux séduit depuis fort longtemps et cela devrait continuer.”

Méthodologie
Méthodologie

Les chercheurs ont constitué une base de données riche de 36 271 prix de bouteilles de 75 cl des cinq premiers crus de Bordeaux (classification officielle de 1855) : Haut-Brion, Lafite-Rothschild, Latour, Margaux et Mouton-Rothschild, entre 1899 et 2012. Ils ont passé au peigne fin les prix atteints aux enchères de Christie’s à Londres ainsi que les tarifs de Berry Brothers   and Rudd, le plus ancien marchand de vins et de spiritueux du Royaume-Uni. Ils ont ensuite étudié l’évolution des prix de ces vins durant leur cycle de vie et les bénéfices réalisés par les investisseurs au cours de la période retenue.