Avec l'urbanisation massive, comment peut-on accélérer la transition vers des territoires "post-carbone" et inclusifs?

19 juillet 2017
Alliances pour des villes en transition - ©Arton6714 - JPierre Frapolli

Aujourd’hui, les villes font face à des défis sans précédent. L’exode rural et l’urbanisation, associés aux problèmes environnementaux comme le changement climatique, font de la qualité de l'air, de la congestion, des infrastructures défaillantes mais aussi, de la perte de lien social, de la pauvreté et du bien-être en général les plus grands défis du XXIe siècle. Afin d’atteindre la neutralité carbone tout en assurant l’inclusion et l’autonomisation de tous les citoyens, les villes doivent impérativement trouver de nouveaux modèles.

Construire une ville de demain durable, inclusive et résiliente n’est pas chose aisée. Tout d’abord, les parties prenantes sont multiples. « La transition vers de nouveaux modèles de villes ne pourra pas se faire sans la mobilisation de tous les acteurs : la société civile, les citoyens, les secteurs public et privé, les investisseurs, les chercheurs... », explique Bénédicte Faivre-Tavignot (H.88), directrice exécutive du Centre Society & Organizations d’HEC. Le rapprochement de tous ces acteurs nécessite de nouvelles collaborations et de nouveaux business models et modes de gouvernance. En outre, « en matière d’urbanisme, tout est profondément lié : la santé, l’emploi, les transports, l’alimentation, l’environnement..., d’où le besoin de développer une approche holistique sur le sujet », ajoute Lise Penillard (H.09), directrice exécutive du Master Sustainability & Social Innovation à HEC Paris.

Construire des villes intelligentes

Masdar City - Cities in Transition article

Comme le fait remarquer Bertrand Moingeon, professeur à HEC Paris et directeur exécutif du Bureau HEC de l’océan Indien et de l’Afrique australe, certaines villes dites « intelligentes », comme Masdar City dans l’émirat d’Abou Dabi, sont en réalité davantage des vitrines technologiques (avec quelques prototypes de systèmes de transport express, un projet de ferme photovoltaïque, etc.) que de véritables lieux de vie. Une « vraie » ville intelligente (voir encadré) devrait, au contraire, contribuer à améliorer la vie de ses citoyens.

C’est le cas notamment de Barcelone, qui a lancé de nombreuses initiatives utiles à ses habitants, ou de l’écoquartier numérique de Fort d’Issy, à Issy-les-Moulineaux, près de Paris, un projet pilote d’optimisation énergétique qui implique 2 000 logements, 5 000 habitants, 10 000 salariés et 1,7 million m² de bureaux. Une enquête de satisfaction montre que 95 % des habitants sont heureux de vivre dans l’écoquartier, 67 % considèrent que les systèmes domotiques intégrés facilitent leur vie quotidienne, et 70 % déclarent avoir fait des économies par rapport à leur précédent logement. « Développer ce genre de villes – neuves ou rénovées – demande une collaboration transversale et à un niveau encore rarement atteint entre des industries et des domaines d’expertise dans l’histoire du développement commercial, gouvernemental ou immobilier. Pour découvrir comment créer un développement durable en fonction des données récoltées notamment à l’aide de capteurs, des experts ambitieux dans des secteurs très différents devront collaborer et s’axer sur l’innovation. L’innovation urbaine, c’est d’abord de l’imagination et la volonté d’envisager des possibilités radicalement nouvelles, qui doivent ensuite prendre forme dans un contexte social compliqué : il faudra franchir d’innombrables obstacles techniques, sociaux et politiques », explique Bertrand Moingeon. Une question demeure, cependant : quelle sera l’origine de l’impulsion nécessaire pour jeter les bases de ces villes de demain ? Doit-elle venir des citoyens, des gouvernements, du monde de l’entreprise ?

La démarche bottom-up du Mouvement des villes en transition 

Le Mouvement des villes en transition, créé par Rob Hopkins, a adopté une approche bottom-up : les initiatives viennent des communautés. « Nous pensons qu’elles ont le pouvoir de réinventer les manières de vivre la ville. Les gouvernements peuvent beaucoup mais pas tout. Il y a certaines choses que nous pouvons faire plus vite et avec bien plus d’impact en travaillant à l’échelle locale. L’un des grands changements par rapport aux approches précédentes est que nous donnons aux communautés de nombreux outils et ressources afin qu’elles changent leur façon de penser pour créer une nouvelle économie qui fonctionne vraiment pour tout le monde », explique-t-il. « Le Mouvement des villes en transition a débuté il y a onze ans dans la petite ville de Totnes, en Angleterre. Il est maintenant implanté dans cinquante pays et des milliers de villes dans le monde en font partie. Notre approche consiste à imaginer une nouvelle histoire économique au niveau local, en donnant la possibilité aux communautés de posséder leurs propres sites – terrains, bâtiments, etc. – afin qu’elles puissent investir pour les développer. À Totnes, nous avons une entreprise d’énergie locale, deux projets de logements communautaires, des projets autour de l’alimentation, de nouveaux commerces en incubation et un important réseau d’entreprises qui se soutiennent mutuellement. » Les grandes entreprises ont-elles un rôle à jouer dans ce modèle ? « Certaines, comme Exxon, n’ont évidemment pas leur place dans le Mouvement des villes en transition.

D’autres ont lancé des initiatives intéressantes pour changer leur modèle et atteindre les objectifs de la COP21 en matière de changement climatique. Mais la plupart d’entre elles ne cherchent pas à lier leurs activités à la vie des communautés au sein desquelles elles sont implantées. Par exemple, elles ont des programmes de RSE grâce auxquels elles construisent des écoles dans les pays lointains. C’est très bien, mais pourquoi ne pas concentrer leurs efforts au niveau local ? À Paris, de grands groupes, comme dans le domaine de la restauration collective par exemple, ont la capacité de changer beaucoup de choses ; imaginez qu’ils commencent par approvisionner leurs cantines par des circuits courts...

Si les grands groupes étaient en mesure de changer, leurs salariés s’engageraient sûrement davantage et seraient plus heureux sur leur lieu de travail. Google autorise ses salariés à passer 20 % de leur temps à développer leurs propres projets. Qu’est-ce que cela donnerait s’ils utilisaient ce temps-là pour soutenir les communautés locales ? » s’interroge Rob Hopkins. « La transition a un potentiel incroyable. Rien qu’au Royaume-Uni, les projets communautaires en matière d’énergie ont déjà atteint les 23 millions de livres sterling (environ 28 millions d’euros) d’investissement provenant des communautés locales, et l'on compte 2,5 millions de livres sterling (environ 3 millions d’euros) en monnaies locales », souligne-t-il.

La troisième révolution industrielle au Luxembourg

L’impulsion peut également venir d’en haut et s’étendre jusqu’en bas. S’inspirant de l’ouvrage de Jeremy Rifkin, La troisième révolution industrielle , le Luxembourg a commencé à se tourner vers un modèle économique post-carbone, connecté et durable, une initiative menée par le ministre de l’Économie, la Chambre de commerce et IMS Luxembourg, un réseau d’organisations engagées dans la responsabilité sociale des entreprises. En novembre dernier, le Conseil du gouvernement du Luxembourg a publié un diagnostic stratégique et adopté neuf mesures destinées à accélérer la transformation. Celles-ci reposent sur les piliers traditionnels de la troisième révolution industrielle (énergie, mobilité, construction), mais ont également des spécificités luxembourgeoises : une feuille de route pour une production alimentaire durable, une plateforme de développement financier durable, et bien d’autres encore. « Nous avons une approche collaborative systémique. Toutes les parties prenantes (usagers finaux, entreprises, etc.) ont été invitées à participer aux groupes de travail que nous avons organisés pour chaque pilier.

Par exemple, sur la mobilité, nous avons discuté avec des architectes, des urbanistes et des citoyens pour définir nos propositions », explique Marie Sauvignon (H.00), Sustainability Practice Leader chez IMS Luxembourg. Il est encore trop tôt pour observer les résultats de cette expérience, mais tous les observateurs s’y intéressent de près, car le Luxembourg est un pays à la taille d’une ville, il chapeaute donc tout l’arsenal législatif tout en ayant une capacité d’action très large : « Le Luxembourg est le premier pays à adopter un plan d’action national », explique-t-elle. Parce que, tout compte fait, les villes en transition ne devraient pas rester isolées, bien au contraire. Elles devraient être ouvertes et connectées entre elles afin de créer un réseau cohérent, comme le souligne Bertrand Moingeon, qui a étudié les villes intelligentes à l’Île Maurice : « Sinon, elles risquent d’accentuer les inégalités au sein d’un territoire. Les villes en transition représentent donc également un vrai défi au niveau national », conclue-t-il.