L'intimité économique internationale

Laurent Maruani, Professeur Emérite - 14 juin 2014
L'intimité économique internationale par Laurent Maruani

Dans un verbatim publié le 30 mai 2014 dans L’Economiste, M. Mostafa Terrab, président directeur général de l’OCP, déclare: «Il faut changer les mentalités africaines mais également les idées que les autres pays du monde ont du continent». Les analyses que suggère cette courte phrase ainsi que  ses conséquences sont puissantes. 

Laurent Maruani ©HEC Paris

Avant de rejoindre le département marketing d'HEC Paris en 1979, Laurent Maruani a été conseiller ministériel du gouvernement français, en plus d'être expert du gouvernement (...)

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L’objet de cette présente opinion n’est pas de nature politique ni même économique. La nécessité économique s’impose déjà au politique, non pas tant par une relation logique de causalité, essence même de l’économie politique, mais bien par difficulté à distinguer ces deux approches l’une de l’autre. Au centre de cette architecture, un problème, nourrir la région;  une solution technique qui s’impose, la fertilisation des sols, et une contrainte relativement nouvelle mais puissante: la sécurité alimentaire. Entre ce centre focal et son succès, trois déterminants émergent: l’habileté logistique, le financement adéquat et surtout l’envie de réussir. C’est à ce moment précis que nous intervenons car les approches inspirées du marketing, vu comme une philosophie du management et non comme un quelconque ensemble de trucs ou d’astuces destinés à forcer la main et le porte-monnaie du citoyen, devraient jouer un rôle majeur dans les chances de succès.

Le propos, qui porte en soi une nature  programmatique, du président de l’OCP, montre un équilibre bilatéral qui est à recomposer entre les idées, les regards, les mentalités, que l’Afrique et le reste du monde portent l’un sur l’autre.

guillemet

Chacun a bien une idée de ce qu’il faudrait à l’Afrique, idée souvent ancienne et parfois dépassée par la réalité, mais tant que les inflexions ne sont pas identifiées selon un processus simple et clair, nous resterons dans le combat entre a priori idéologiques



Tableau illustration oped Maruani

Il s’agit bien de créer une intimité économique, condition de l’intimité du consommateur, entre l’Afrique et les autres continents. Il nous faut alors  répondre dès aujourd’hui à la seule véritable question que pose l’analyse de l’intimité en marketing: «est-ce que je suis vu par autrui comme j’aimerais être vu?». Au vu des réponses, on doit décider de ce qu’il faut modifier, y compris soi-même. Cette approche permet de substituer la rationalité efficace à l’idéologie a priori. En effet, chacun a bien une idée de ce qu’il faudrait à l’Afrique, idée souvent ancienne et parfois dépassée par la réalité, mais tant que les inflexions ne sont pas identifiées selon un processus simple et clair, nous resterons dans le combat entre a priori idéologiques. De ce fait je me garderai de dire ce que je pense bon pour ce continent en dehors de la proposition de méthode.

Cette interrogation centrale identitaire, dans le cas des relations de l’Afrique et du reste du monde, mais aussi dans le cas des relations entre l’Afrique et le Maroc, va elle-même se décomposer en quatre questions parfaitement symétrisées :

1- Comment les africains de chaque pays ou région veulent-ils être vus dans leur relation au reste du monde (y compris d’autres pays africains, nous pensons au Maroc)?

2- Comment les Africains sont-ils vus dans cette relation par le reste du monde?

Mais aussi3- Comment le reste du monde (ou certains pays africains) veut-il être vu par l’Afrique?

4- Comment le reste du monde est-il vu par l’Afrique?

Nous constatons que le simple énoncé initial de cette tribune, expression de M. Mostafa Terrab, définit de fait une méthode d’approche à appliquer immédiatement. Les écarts entre les réponses aux questions 1 et 2 d’une part, et les questions 3 et 4 d’autre part, doivent amener des décisions et actions rapides mais dont les effets  seront certainement spectaculaires et plus lents que désiré.

Si l’une ou l’autre partie n’est pas vue comme elle le désire par un interlocuteur pertinent, que doit-elle changer: est-ce elle-même sinon l’interlocuteur ou plus simplement renoncer et laisser faire? Il faudra alors, et seulement alors, permettre à la méthode d’agir et engager, simultanément sous la contrainte de la démographie et du temps qui passe, peut-être la plus grande révolution africaine depuis l’indépendance envers le pays colonisateur. Nous pouvons estimer que les chances d’aboutissement seront appuyées et favorisées par les cinq  fondements suivants.

A- L’enrichissement des sols et des cultures est largement rentabilisé par les gains de productivité chez l’agriculteur.

B- Ces gains peuvent se faire, de plus, avec de grandes avancées environnementales par des engrais dosés au plus près des besoins des cultures et des sols et conformément à la sécurité alimentaire.

C- L’audace des solutions logistiques sera nécessaire, elle enrichit la rigueur.

D- Sous ces conditions, le microcrédit à l’agriculteur, porté par les réseaux locaux  (Coop., distributeurs;) et soutenus par des institutions financières internationales est à envisager très sérieusement. Il peut bouleverser une partie de la donne logistique de distribution.

E- La révolution des mentalités sera aussi le fait d’une génération qui n’aura  pas connu directement le fait colonial, réalité passée et historique, mais devant être dépassée par une prise en main multigénérationnelle.  

 
L’esprit d’entreprise et la rigueur devront être les deux premières composantes de cette révolution des mentalités qui est appelée. Elles existent en particulier chez les femmes africaines, qui  sauront être promues dans ce mouvement, tout comme les jeunes entrepreneurs réalistes et rigoureux. Le reste du monde le constatera et seulement alors ses idées changeront. Le pari est ainsi posé, il vaut la peine de la mise initiale, même si elle est lourde puisqu’elle aborde la question des mentalités et des idées. Qui peut en être à l’origine? Toute voix, tout pouvoir le peut, public, privé, économique, politique, universitaire, mais surtout, une fois cette amorce construite, développons des processus simples, des références accessibles au plus fin du monde agricole, et laissons faire cette main invisible, surtout si elle est bien guidée…

D'après une tribune de Laurent Maruani dans l'Economiste publiée le 6 juin 2014

 

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> Les programmes d'HEC Paris en Afrique: CESA Management d’une Unité Stratégique - Abidjan.