La Finance au service du bien commun

13 septembre 2016
La Finance au service du bien commun - Interview avec Michel Camdessus, ancien DG du Fonds monétaire international, et Bertrand Badré, DG de la Banque Mondiale de 2013 à 2016

Après le succès de la conférence “Climate is our business – The 2 °C challenge” l’an dernier, HEC Paris et HEC Alumni organisent le 29 septembre leur seconde conférence annuelle, sur le thème de la finance responsable. Pour vous donner un avant-goût de cette journée, nous nous sommes entretenus avec deux personnalités qui seront présentes à la conférence : Michel Camdessus, ancien DG du Fonds monétaire international, et Bertrand Badré, DG de la Banque Mondiale de 2013 à 2016. Un entretien riche en enseignements qui ouvre de nouvelles perspectives : oui, l’innovation financière peut contribuer à une croissance plus durable.

Réenchanter la finance : ambition ou vœu pieux ?

Bertrand Badré: L’argent est un mauvais maître et un bon serviteur. L’adage évangélique est une vérité éternelle ! La crise de 2008 s’est déclenchée car on a laissé l’argent sans maître. Le système s’est emballé, échappant à tous les garde-fous. La finance est une énergie incroyable mais qui doit être canalisée. C’est un des meilleurs outils pour traiter de la question du temps, pour préparer l’avenir. Nous devons reprendre le contrôle de cet outil et nous en servir pour traiter les problèmes actuels : les inégalités, le changement climatique, la croissance médiocre. La finance était au cœur du problème, elle doit devenir le coeur de la solution.

Michel Camdessus: Réenchanter la finance, c’est à la fois une ambition légitime et indispensable et un formidable chantier. Je pense néanmoins que la finance ne suffira pas à son propre réenchantement. Tout le monde lui impute l’origine de la crise et des malheurs de notre temps, mais elle n’en est pas la seule responsable. Le chantier de reconstruction prendra du temps. Il impliquera les financiers publics et privés mais aussi les régulateurs et les politiques, qui devront collaborer pour relever les défis d’aujourd’hui et de demain.

Quels sont les axes prioritaires dans ce “formidable chantier” qu’évoque Michel Camdessus ?

MC: La clé du réenchantement, ce sont les défis des prochaines décennies : les 17 objectifs du développement durable qui ont été adoptés aux Nations Unies en septembre 2015. Ces objectifs ne seront jamais atteints si les instruments, les procédures, les financiers et la finance ne changent pas. En revanche, si la finance redevient une “servante” de l’économie, le monde profitera pleinement de sa capacité d’innovation et de mise en commun des moyens disponibles.

BB: On a pris toute une série d’engagements collectifs en 2015, notamment les objectifs du développement durable et ceux de la COP21. Atteindre ces objectifs nécessitera une combinaison adéquate des ressources publiques et privées et une bonne utilisation des outils financiers. Les pays du Nord donnent chaque année un peu plus de 100 milliards de dollars aux pays du Sud, c’est bien mais ça ne représente même pas deux millièmes du PNB mondial. C’est nettement insuffisant. Plutôt que d’acheter des obligations allemandes à taux négatif, il serait beaucoup plus intelligent que les gérants allouent une partie de leurs ressources à des projets de logements en Inde ou d’énergie en Afrique. Malheureusement, le système ne fonctionne pas comme cela. À ce jour, il n’existe pas d’écosystème qui organise de manière systématique le transfert d’une partie de l’épargne des pays avancés vers les besoins de la planète.

Des secteurs “moralement répréhensibles”, comme l’armement, le tabac ou les casinos, représentent bien souvent des placements très rentables. Dans ces conditions, comment convaincre un fonds de pension ou un gestionnaire d’actifs de s’en détourner ? Après tout, son “job” est de faire fructifier l’argent qu’on lui a confié…

BB: Dans l’écosystème financier, les pratiques reposent très souvent sur le benchmark. On passe son temps à faire comme tout le monde. C’est très compliqué de s’extraire du mimétisme. Exemple très concret : les investisseurs se sentaient obligés en 2009 d’acheter de la dette grecque, même s’ils la savaient très risquée, parce qu’elle rapportait beaucoup. S’ils n’en achetaient pas, ils sous-performaient le benchmark et perdaient des clients. 

MC: Bertrand pointe là un des grands travers de la profession financière, le panurgisme : le troupeau de moutons qui se précipite dans l’abîme. Je pense que les financiers les plus avisés sont ceux qui osent ne pas faire comme tout le monde et prendre, de temps en temps, des positions qui leur sont dictées soit par leur intelligence, soit par leur conscience, soit par les deux. Il est crucial d’avoir une vision à long terme. De toute façon, le court terme ne rapporte rien en ce moment. C’est l’occasion ou jamais de regarder plus loin et de réaliser les investissements dont le monde a besoin ! Par ailleurs, il nous faut faire appel au bon sens des épargnants, qui sont en droit d’exiger de leurs conseillers des investissements sûrs et compatibles avec les règles basiques de la morale collective.

BB: Ce dernier point est très important. De plus en plus de clients des banques se disent : “Je ne sais pas à quoi sert mon épargne, et en plus ça ne me rapporte rien.” À eux de demander à leur conseiller de placer leur argent dans des produits financiers socialement responsables, comme les obligations vertes ou les “social bonds”. Je crois beaucoup à la mobilisation individuelle et collective à tous les niveaux.

Depuis la crise financière de 2008, la réglementation des institutions financières s’est durcie en Europe et aux États-Unis. Quel est votre bilan ? Est-on revenu à des bases plus saines ?

MC: Rappelons-nous d’où nous venons, et du retournement copernicien qui s’est produit il y a huit ans. Jusque-là, la règle néolibérale dictait que l’État n’avait pas à s’occuper de la finance. Le G20 de novembre 2008 a au contraire proclamé qu’aucune parcelle du monde financier ne devait échapper à la surveillance et à la régulation. C’est à partir de ce retournement majeur que des mesures importantes ont pu être prises. Beaucoup sont à revoir, aucune n’est parfaite, mais on a osé s’intéresser à des sujets qui étaient strictement tabous jusque-là, comme le régime des paradis fiscaux, les agences de notation ou les fonds spéculatifs. On a pris des mesures pour normaliser les rémunérations, éradiquer les conflits d’intérêts et renforcer la transparence. Certes, ce travail s’est fait dans l’enthousiasme au départ, beaucoup plus lentement ensuite. On a probablement eu la main trop lourde dans les régulations de Bâle III, qui ont entraîné des opérations de deleveraging trop fortes ou trop rapides durant les phases de croissance nulle. Mais on est sur le bon chemin.

BB: Je partage largement ce que dit Michel mais je serais plus sévère sur la situation actuelle. La crise a été un incendie extrêmement brutal. La réponse a été une injection massive de liquidités. Bonne nouvelle, le système ne s’est pas effondré. Il tient à peu près la route. On a réglementé, on a durci les exigences en fonds propres. Tout cela était nécessaire. Cependant, je suis frustré car on n’a pas encore pensé le système de l’après-crise. On a réfléchi sur les banques, sur les compagnies d’assurances, sur la gestion d’actifs, mais on n’a pas encore répondu à la question fondamentale : comment voulons-nous financer nos économies ? Cela pose de nombreuses interrogations : est-il souhaitable ou non que les banques soient des utilities ? Quel niveau d’endettement de nos économies jugeons-nous acceptable ? Quel poids pour la finance dans l’économie ? Il est intéressant de noter à cet égard que les deux pics historiques de l’activité financière, en proportion du PNB, ont été atteints en 1929 et en 2007. On a un vrai travail d’investissement intellectuel pour penser le système futur, dans sa globalité.

La réglementation de plus en plus complexe et les exigences en matière de fonds propres ne facilitent pas l’apparition de nouveaux acteurs. Elle renforce même le mouvement de concentration dans le secteur bancaire, alors que les gouvernements souhaitaient mettre fin au “too big to fail”. Que pensez-vous de ce paradoxe ? Le remède est-il pire que le mal ?

MC: Le paradoxe n’est qu’apparent. Au lendemain de la crise, il y a eu plusieurs opérations de concentration (NDLR : rachat de Fortis par BNP Paribas, de Merrill Lynch par Bank of America, de Bear Stearns par JPMorganChase, etc.). Certaines banques ont fait faillite, d’autres ont été renflouées par les États. Mais aujourd’hui un meilleur équilibre des pouvoirs entre les mastodontes financiers et la sphère publique nous met à l’abri d’opérations de sauvetage à coups de fonds publics de la même échelle qu’en 2007-2008.

BB: Effectivement, comme l’a dit Michel, la consolidation résultait essentiellement de la crise. Les grandes opérations sur les banques américaines ont eu lieu en 2008 et il y a eu très peu opérations de concentration depuis. Je pense qu’on a dépassé le “too big to fail”. Toutefois, prenons garde de ne pas tomber dans le “too complex to succeed”. D’une certaine manière, les discussions actuelles en Italie (NDLR : sur le secteur bancaire transalpin) sont très révélatrices de cette complexité nouvelle. Dans le nouveau cadre réglementaire européen pour les banques, le sauvetage de Monte dei Paschi di Siena prend des mois. Personne ne comprend plus rien et ça crée des rumeurs qui font plonger les cours de Bourse.

Comment orienter les flux financiers vers les activités à bas carbone ? Un marché mondial du carbone est-il souhaitable, possible ?

MC: On ne parviendra pas à satisfaire nos objectifs en matière de décarbonation de l’économie si on ne met pas en place un marché des émissions. Il faut bien avoir en tête la formidable ambition qui a été votée lors de la COP21 à Paris. Pour éviter que la barre des 2 °C ne soit pas dépassée en 2100, il faudra éliminer, dans la seconde partie de notre siècle, la production d’énergie par les énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz). Ce n’est pas rien. L’instrument central pour y parvenir doit être le marché, via la fixation du prix du carbone ou toute autre forme d’incitation publique.

BB: La COP21 a été un moment très intéressant de notre histoire collective car c’est le premier vrai accord international qui a été rendu possible non seulement par la négociation diplomatique, mais aussi par tout ce qui s’est passé autour, et notamment ces nombreux industriels et investisseurs financiers qui se sont engagés par exemple à décarboner leur portefeuille. Il faut capitaliser sur cette dynamique très positive.

MC: Clairement, il faut que les entreprises fixent un prix du carbone dans leurs modélisations, qu’elles l’intègrent dans leurs calculs et qu’elles en tirent les conséquences. C’est pour moi une variable essentielle. Le marché est un très bon instrument de digestion des signaux et d’adaptation à ces signaux. Mais je ne pense pas qu’on va arriver tout de suite à un prix mondial. Il faut probablement laisser le système se mettre en place d’abord au niveau régional.

Souvent pris en exemple, le fonds souverain norvégien (financé par la manne pétrolière) a mis en place une liste noire. Il a par exemple retiré ses investissements dans l’industrie du tabac, renonçant à un juteux profit d’environ 2 milliards de dollars. N’est-ce pas un “truc de riche” ? Les autres fonds souverains européens peuvent-ils se permettre de faire de même ?

MC: Les fonds souverains ont la responsabilité de montrer la voie en recherchant de “bonnes” alternatives de placement à long terme.

BB: Pour rebondir sur ce que disait Michel au début de notre discussion, le panurgisme fonctionne dans les deux sens. Quand quelques-uns se jettent dans la rivière, tout le monde fait de même. Mais quand certains leaders d’opinion commencent à imprimer leur marque, à l’image du fonds norvégien, les autres investisseurs se mettent à s’intéresser à leur démarche. On peut très bien imaginer un panurgisme positif, où quelques fonds de premier plan “forceraient” d’une certaine manière les décisions des autres. Les acteurs financiers sont de plus en plus gros, avec des fonds de l’ordre de milliers de milliards de dollars (trillions en anglais). Si tous ces gens pensent pareil au même moment, c’est la panique. Mais à l’inverse, si ces investisseurs prennent peu à peu conscience qu’ils ont à leur disposition un outil puissant pour organiser le capital, alors on peut travailler dans la bonne direction et arrêter d’avoir peur. Cela nécessite un dialogue constructif et de l’engagement. Cela ne va pas se faire tout seul.

Le scandale des Panama Papers l’a encore montré : les conseillers financiers incitent les entreprises et les individus fortunés à placer leurs gains dans des centres offshore. L’évasion fiscale pose une menace sur l’avenir de l’État-Providence. Un accord mondial est-il possible dans ce domaine, à l’heure où les gouvernements font la course au moins-disant fiscal ?

MC: La normalisation du régime des centres offshore est un impératif absolu face au monde qui vient. La lenteur des progrès de l’action internationale dans ce domaine me laisse craindre non pas tellement la disparition de l’État-Providence dans les pays occidentaux, mais surtout le pillage absolu de l’Afrique. Je participe avec Kofi Annan à l’African Progress Panel, qui publie tous les ans un rapport sur les relations économiques. Nous nous sommes penchés sur cette question et nous avons pu observer qu’entre 2008 et 2010, l’Afrique a perdu tous les ans près de 70 milliards de dollars à cause de transferts illicites à travers les paradis fiscaux… alors que l’aide au développement à l’Afrique n’atteint “que” 30 milliards de dollars par an. À travers ces opérations opaques, l’Afrique perd donc plus du double de ce qu’elle obtient de l’aide publique au développement ! Ce phénomène doit être combattu avec la dernière énergie. Si on ne le fait pas, on aura beau essayer d’atteindre les objectifs du développement durable, on n’y parviendra pas.

BB: On a pu constater un certain nombre de progrès ces dernières années, en partie liés à la crise de 2008. Comme dit Michel, il n’y a plus de tabous. Regardez la Suisse : j’ai été biberonné au fait qu’on ne pouvait pas faire grand’chose face au secret bancaire suisse. La situation a radicalement changé. Au Luxembourg aussi. Ces exemples montrent qu’il ne faut pas céder au fatalisme. Je tiens également à souligner les efforts de l’OCDE et du G20 dans le cadre du projet BEPS (NDLR : Base Erosion Profit Shifting). De nombreux progrès ont été faits dans l’échange d’informations et la reconnaissance des difficultés. Ce sont des sujets qu’on évoquait avec fatalisme et qui maintenant sont sur la table. C’est compliqué, ça touche à des tas d’intérêts, mais c’est là !

Il y a donc des raisons d’espérer ?

BB: Pour moi, les motifs d’espoir sont paradoxalement assez nombreux. Bien sûr, on peut jouer à se faire peur : la croissance mondiale s’affaiblit, le commerce international ne se développe plus, on n’a jamais eu autant de tensions géopolitiques, de réfugiés… Mais en même temps, un monde très différent se dessine. Un monde où les clients peuvent enfin donner leur avis, où la pression sociale s’exprime, où on peut bâtir des connexions entre le public et le privé, où les green bonds sont passés de la confidentialité à un produit complètement banal… La révolution technologique fait parfois peur mais elle permettra peut-être de résoudre le problème de la faim dans le monde. Donc je pense qu’il ne faut pas se laisser abattre. Nous traversons une période de transition extrêmement difficile, nous n’avons pas fini de payer le prix de la crise, mais une prise de conscience s’opère, qu’on pourrait résumer par ces mots : “Ça ne peut plus durer.” Il nous faut trouver les termes d’un nouveau régime de copropriété, pour vivre ensemble de manière soutenable.

MC: Nous sommes obsédés par les responsabilités de la crise qui vient de se produire. Beaucoup pensent que la solution viendra d’un nouveau régime de régulation des banques, plus rigoureux, et que c’est par là que passe le réenchantement de cette profession. Je ne partage pas du tout cette opinion. Je crois évidemment qu’il faut adapter les régulations, et on y travaille avec un certain succès, mais la réhabilitation de la finance viendra de la manière dont elle prendra toute sa part dans la construction du nouvel écosystème mondial. Des changements s’opèrent à l’intérieur de la finance, en particulier la mobilisation du formidable potentiel de la finance privée au profit du bien commun global. Et c’est par là que s’opèrera le réenchantement. Donc oui, régulons et régulons mieux, mais surtout invitons la finance à prendre toutes ses responsabilités devant le monde totalement nouveau qui est en train de se dessiner.


Cet entretien a été réalisé par le HEC Alumni Magazine