Où va votre Argent?

L’épargnant engagé ou le chaînon manquant de l’Investissement Socialement Responsable

Diane-Laure Arjaliès, Professeur de Comptabilité et Contrôle de Gestion et Afshin Mehrpouya, Professeur de Comptabilité et Contrôle de Gestion - 14 octobre 2014
Où va votre Argent? Par Diane-Laure Arjaliès et Afshin Mehrpouya

Alors que l’Investissement Socialement Responsable (ISR) ne cesse de se développer parmi les investisseurs institutionnels, que de plus en plus de sociétés de gestion d’actifs, d’agences de notation sociétale promeuvent une approche plus durable de la finance, que le gouvernement exige une transparence accrue de la part des acteurs financiers vis à vis de la société, un acteur pourtant essentiel au fonctionnement des marchés financiers semble manquer toujours à l’appel : l’épargnant. Ce dernier possède pourtant la majorité des actifs présents sur les marchés financiers français et internationaux, que ce soit au travers de son épargne, de ses pensions ou de ses primes d’assurance. Voir la video.

Diane-Laure Arjaliès ©HEC Paris

Diane-Laure Arjaliès était professeur au département comptabilité et contrôle de gestion à HEC Paris entre 2010 et 2015. Elle est titulaire d’un doctorat en sciences de (...)

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Afshin Mehrpouya @HECParis

Afshin Mehrpouya est professeur au département comptabilité - contrôle de gestion à HEC Paris, dont il a rejoint les rangs en 2011. Il est titulaire d’un doctorat en médecine de (...)

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Cette absence d’engagement ne signifie pas pour autant que les épargnants français ne se soucient guère des impacts sociétaux de leurs investissements. Ainsi, quand on les interroge, ils sont plus de 77% à penser qu’un renforcement des exigences environnementales, sociales et gouvernementales (ESG) est nécessaire avec la crise (Etude EIRIS-FIR, 2013). Pourtant, ils ne représentent aujourd’hui que 28% de la clientèle effective des fonds ISR (en pourcentage d’actifs), fonds qui eux mêmes ne représentent que 7% du total des encours sous gestion de droit français (Etude Novethic, 2013). Le marché français de l’ISR est à ce titre unique au monde puisqu’il est le seul qui doit son développement, non pas à des investisseurs dits éthiques (activistes, ONG, etc.), mais au secteur de la finance lui-même.

Bien entendu, il reste encore beaucoup à faire pour que l’ensemble des acteurs financiers cherche effectivement à contribuer à une société plus durable et plus juste au travers du financement d’une économie réelle et soutenable. La recherche d’une performance financière à court terme ainsi que les difficultés à intégrer des critères extra-financiers – souvent qualitatifs – dans des produits financiers plus enclins à utiliser des modèles mathématiques quantitatifs freinent notamment la croissance de l’ISR. Le manque d’engagement actionnarial, qui consiste pour un investisseur à exiger des entreprises dont il est actionnaire des pratiques en conformité avec ses objectifs et ses valeurs, empêche notamment une plus grande prise en compte par les entreprises de ces problématiques environnementales et sociales. Pour autant, l’un des principaux défis auquel fait face aujourd’hui le secteur ne se situe pas en son sein mais au cœur même de la société : les épargnants – pourtant tous citoyens – peinent à comprendre le rôle majeur qu’ils pourraient jouer sur les marchés financiers en favorisant une utilisation plus adéquate de leurs investissements. Quel épargnant connaît aujourd’hui les entreprises et les projets financés par son assurance vie ou son épargne retraite? Quel client a déjà interrogé sa banque sur l’utilisation faite de l’argent déposé sur son compte de dépôt ou le livret d’épargne de ses enfants? Qui réclame des fonds ISR auprès de son conseiller financier ? Des millions de citoyens recyclent, achètent des produits du commerce équitable, donnent, s’engagent dans des associations, encouragent le troc pour un développement plus durable … mais semblent ignorer le levier d’action peut être le plus efficace à leur disposition pour initier un changement de société: leur argent.

Trop longtemps, les marchés financiers ont été perçus comme un monde à part, technique, peu compréhensible et finalement assez déconnecté de notre quotidien. La crise financière de 2008 a démontré le contraire : les marchés financiers ont bien un impact sur le réel. Trop souvent pourtant, cet impact nous apparaît de manière négative – suppressions d’emplois, pollution, stress, délocalisations, etc. – ce qui nous a peut-être fait oublier que cet argent, finalement, c’est le nôtre. C’est donc aussi de notre responsabilité de faire que notre épargne finance l’économie que l’on souhaite voir se développer. Pour cela, il faut que l’épargnant s’engage, demande à sa banque, son assurance ou son fonds de pension une plus grande transparence sur l’utilisation faite de son argent, et qu’il exige que ses placements intègrent les enjeux sociétaux qui le préoccupent tels que le réchauffement climatique, la préservation des territoires, le respect des droits et des libertés fondamentales de l’Homme à travers le monde ou la lutte contre la corruption. Il est vrai que seul, un épargnant a peu de chance de convaincre sa banque de changer sa politique d’investissement, mais si les millions d’épargnants font de même, il est fort probable qu’un changement s’opérera.  

Par Diane-Laure Arjaliès et Afshin Mehrpouya, Professeurs HEC Paris, Département Comptabilité et Contrôle de Gestion

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