POURQUOI HEC DOIT ÊTRE L’UN DES LEADERS MONDIAUX DE LA RECHERCHE EN MANAGEMENT

Pierre Dussauge, Professeur de Stratégie et Politique d'Entreprise - 23 mars 2015
La recherche en management à HEC Paris ©Fotolia

Malgré des progrès incontestables en termes de classement et de notoriété, la place de la recherche en management à HEC fait débat dans son environnement immédiat. Pourtant, création de savoir et transmission de savoir sont indissociables et se nourrissent l’une de l’autre. Plaidoyer.

Pierre Dussauge ©HEC Paris

Pierre Dussauge est professeur de management stratégique à HEC Paris. Il est diplomé d’HEC et docteur en sciences de gestion de l'Université Paris-Dauphine. Pierre Dussauge (...)

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Depuis une trentaine d’années, le rôle que joue la recherche à HEC s’est considérablement renforcé. En témoignent les classements internationaux : HEC est ainsi passée de la 18e place en Europe en 2004 à la 5e place en 2014 pour la qualité de sa recherche selon le Financial Times ; et HEC est l’une des rares institutions européennes à figurer honorablement dans le classement dit “de Shanghai”. Ces progrès en matière de recherche résultent d’une politique délibérée et constante de la direction et de l’affectation de moyens très significatifs à cette politique. Ils sont pour beaucoup dans l’accroissement de la notoriété internationale d’HEC et son installation parmi les toutes meilleures business schools en Europe.

Malgré ces progrès incontestables, la place de la recherche en management à HEC, et plus généralement dans les business schools, fait encore débat, surtout dans son environnement immédiat : élèves et alumni, dirigeants d’entreprise, médias, etc. Le management serait avant tout une pratique dont les progrès proviendraient presque exclusivement de l’accumulation d’expérience, associée à une bonne dose de bon sens. Dans cette optique, vouloir faire de la recherche rigoureuse et systématique en management n’aurait guère d’intérêt ! Nous pensons au contraire que le management est un domaine particulier des sciences humaines, certes appliqué, qui s’irrigue de sciences plus fondamentales, comme l’économie, la psychologie, la sociologie, etc., et qui se prête tout à fait à l’investigation scientifique et aux efforts de développement théorique.

On pourrait ainsi comparer le management à la médecine, qui est un champ de recherche scientifique appliquée qui s’appuie sur la chimie, la biologie et la physiologie. Pour rester l’une des grandes business schools mondiales, HEC doit absolument participer de manière active et visible aux progrès de la connaissance scientifique en management, être l’un des lieux importants où cette connaissance se crée. La recherche en management doit être l’une des priorités d’HEC pour que notre école maintienne son rang.

La recherche est l'une des missions fondamentales d'HEC

Toutes les grandes universités connues et reconnues à travers le monde (la Sorbonne, Oxford, Cambridge, Bologne, Heidelberg, Harvard, Princeton ou Yale…) sont à la fois des lieux de création de savoir et des lieux de transmission de savoir : deux missions indissociables. Le management est un domaine de connaissance au même titre que la physique, la chimie, l’économie, la sociologie, l’histoire, les sciences politiques, etc. À ce titre, c’est un domaine dans lequel le progrès de la connaissance procède d’une démarche d’investigation rigoureuse (la démarche scientifique), qui seule permet de distinguer les croyances et les idées reçues de la réalité, de la vérité.

En management comme dans les autres sciences, l’expérience et l’intuition ne peuvent remplacer une démarche systématique et rigoureuse de création de connaissances. Et les recherches les plus intéressantes sont souvent celles qui justement viennent infirmer les idées reçues ou bien remettre en cause des conclusions tirées du bon sens, de l’intuition ou de l’expérience. Par exemple, l’idée largement acceptée selon laquelle la production sous licence serait une manière pour des concurrents plus faibles de rattraper leur retard et revenir dans la course a été remise en cause par des travaux de recherche récents effectués à HEC (À qui profitent vraiment les licences ? Pierre Dussauge) : il ressort de ces travaux que, dans l’industrie aéronautique, les entreprises qui commencent par produire sous licence avant de lancer leurs propres avions ou hélicoptères obtiennent par la suite des résultats inférieurs à ceux des concurrents qui d’emblée ont développé leurs propres produits. L’effet d’apprentissage associé à la production sous licence ne serait donc pas conforme aux intuitions que la plupart des managers ont sur ce sujet.


Mieux comprendre les phénomènes à l'oeuvre

La recherche en management consiste à réaliser des études théoriques ou empiriques, qualitatives ou quantitatives, qui ont pour but de répondre à des questions auxquelles n’existent pas de réponses définitives et scientifiquement démontrées. Les applications pratiques seront parfois immédiates et, parfois, à plus long terme. Bien sûr, les qualités personnelles des dirigeants, le bon sens, l’expérience, voire la chance, participent à la qualité du management. Il n’en demeure pas moins que l’effet de tel ou tel type de décision sur la performance d’ensemble de l’entreprise, ou sur certains critères particuliers de performance, est souvent très mal connu. Se pose pour le grand public, comme pour bon nombre de dirigeants d’entreprise, la question de l’utilité de la recherche en management : est-elle in fine utile aux managers, aux entreprises, à la société tout entière ?

Pour illustrer l’impact que peut avoir la recherche en management, on peut citer, à titre d’illustration, un exemple de résultat de recherches académiques qui a influencé le comportement des professionnels de la finance et conduit à l’émergence de nouvelles industries : la gestion passive. Il serait naturel de croire que les portefeuilles gérés par des professionnels (on parle de gestion active) génèrent en moyenne des rentabilités supérieures à celles obtenues sur des portefeuilles construits de façon à simplement répliquer un indice donné (CAC 40, S&P 500… ; on parle dans ce dernier cas de gestion passive ou de gestion indicielle). Or tel n’est pas le cas. Dès la fin des années 1960, Michael Jensen avait observé qu’après prise en compte des coûts de gestion et pour un niveau de risque donné, la gestion indicielle (ou passive) générait en moyenne des rentabilités supérieures à celles dégagées par les professionnels de la gestion active. De très nombreuses études empiriques réalisées au cours des quarante dernières années ont confirmé cette observation. Bien sûr, il existera toujours quelques investisseurs soit extrêmement doués, soit particulièrement chanceux, comme Warren Buffet et Georges Soros. On estime à environ 10 % seulement la fraction des fonds qui battent systématiquement le marché après ajustement pour le risque pris. Ce résultat empirique a bouleversé les pratiques de la gestion de fonds et conduit au développement d’une toute nouvelle industrie, celle de la gestion dite passive et, plus récemment, à la création des ETF, les “Exchange Traded Funds”, qui répliquent à moindre coût tout un ensemble d’indices. Aujourd’hui, plusieurs milliers de milliards de dollars sont gérés de façon passive. La plupart des grands acteurs de la gestion de fonds proposent des fonds indiciels, et certains, tel le groupe Vanguard, se sont entièrement spécialisés dans la gestion passive.

Autre exemple : l’explication scientifique de l’existence de biais systématiques de comportement de la part des agents économiques, qui intègrent peu le calcul des probabilités à leurs décisions et ne tiennent en général pas compte de la règle de Bayes qui indique comment correctement estimer les probabilités conditionnelles d’un événement, a récemment créé une nouvelle branche de la finance, appelée finance comportementale, qui connaît déjà des applications, tout particulièrement dans le domaine de la règlementation. Avec encore l’exemple de la diversification (cf. encadré), on pourrait ainsi allonger presque à l’infini la liste des questions sur lesquelles la recherche en management a d’ores et déjà permis de mieux cerner les problématiques pertinentes, d’apporter des réponses définitives ou parfois encore partielles, mais en tout état de cause de mieux comprendre les phénomènes à l’oeuvre. Et il reste bien sûr une infinité de questions encore à explorer.


L’EXEMPLE DE LA DIVERSIFICATION

Le sentiment dominant quant au bien-fondé de la diversification a varié suivant les époques, répondant semble-t-il à des effets de mode : très positif dans les années 1960, ce sentiment est devenu progressivement très négatif dans les années 1990, la mode étant alors au “recentrage”, avant que l’on en revienne à des vues plus mitigées sur le sujet. Par exemple, les difficultés d’Alstom en 2014 ont été mises sur le compte d’une trop faible diversification. Comment aider un dirigeant lorsqu’il doit décider d’engager ou non un mouvement de diversification ? Quelle est la probabilité de succès d’une diversification ou, mieux encore, dans quelles circonstances les chances de succès sont-elles meilleures ? C’est là que la recherche peut apporter sa contribution. L’état de la connaissance aujourd’hui suggère qu’il n’existe pas de différence significative, en termes de performance, entre les entreprises focalisées sur une seule activité et celles qui sont modérément diversifiées, au moins lorsque ces entreprises évoluent dans des marchés, notamment des marchés financiers, raisonnablement ouverts et efficients. En revanche, des niveaux de diversification très élevés se traduisent en moyenne par une performance dégradée alors même que dans des situations de marchés très imparfaits, par exemple dans des pays comme l’Inde ou la Chine, la diversification tend à améliorer la performance. En définitive, la recherche n’apportera pas toujours des réponses simples à une question importante pour les managers et dirigeants d’entreprise, mais elle aura permis d’apporter une analyse plus intelligente d’une question dont la complexité aura souvent été sous-estimée par les praticiens ou par des observateurs sinon plus superficiels, en tout cas moins rigoureux.

La recherche, une tour d'ivoire?

L’un des reproches que l’on fait aujourd’hui à la recherche en management, qu’elle soit effectuée à HEC ou ailleurs, est de privilégier les études statistiques au détriment des analyses plus conceptuelles ou de schémas de pensée radicalement nouveaux. Cela tient au stade d’évolution de la discipline : plus un champ se structure et progresse, plus il lui faut rentrer dans le détail, vérifier la validité et le caractère généralisable des idées émises. Ce qui était innovant dans les années 1960, comme spéculer sur le lien entre la stratégie et la structure des entreprises, est devenu une tarte à la crème. La gestion, c’est comme l’archéologie : un archéologue d’aujourd’hui a moins de chances de découvrir un Machu Picchu ou le tombeau de Toutankhamon qu’Hiram Bingham ou Howard Carter au début du XXe siècle ; il passera beaucoup de son temps à examiner des surfaces de 1 cm² à la brosse à dents ! Mais il en tirera des enseignements passionnants sur la vie quotidienne des Incas ou de Toutankhamon… Une autre critique souvent entendue concerne la dévalorisation des livres, qui intéressent plus souvent managers et dirigeants, au profit de revues scientifiques que seuls lisent une poignée d’académiques enfermés dans leur tour d’ivoire. Les livres sont le plus souvent des ouvrages de vulgarisation, ou bien des essais, des spéculations, et ne présentent pas des travaux véritablement scientifiques. On est d’ailleurs plus légitime à vulgariser ainsi, et ce terme n’a rien de péjoratif, si l’on a auparavant effectué et publié des travaux de recherche de haut niveau garantis justement par les publications scientifiques (voir encadré page précédente). À HEC, nous essayons d’encourager au maximum les professeurs à faire de la recherche de haut niveau et à publier les résultats de leurs travaux dans les meilleures revues scientifiques de leur domaine. Ce qui ne les empêche en rien de diffuser ensuite de manière beaucoup plus large les résultats de cette recherche ou ses développements sous forme de livres, de manuels ou d’articles destinés à un public plus large. Des professeurs d’HEC sont d’ailleurs les auteurs de certains des ouvrages de référence en management et leur réputation en matière de recherche est pour beaucoup dans la notoriété de ces livres. Par exemple : I. Gilboa, Making Better Decisions, Wiley-Blackwell, 2011 ; R. Durand, J.-P. Vergne, L’Organisation pirate, Le bord de l’eau, 2010 ; V. Bastien, J.-N. Kapferer, Luxe oblige, Eyrolles, 2012 ; A. Landier, D. Thesmar, 10 idées qui coulent la France, Flammarion, 2013 ; L. Lehmann-Ortega, F. Leroy, B. Garrette, P. Dussauge, R. Durand, Strategor, Dunod, 2013.


Guillemet

L'exigence de rigueur intrinsèque à toute démarche de recherche permet de prendre du recul par rapport aux idées toutes faites ou aux affirmations approximatives; L'enseignement peut ainsi développer et partager avec ses étudiants un esprit critique.


La recherche contribue à la qualité des enseignements dispensés

On ne peut faire de la recherche sur un domaine quel qu’il soit que si l’on connaît parfaitement l’état de la connaissance dans ce domaine et donc les limites de cette connaissance. Un professeur pourra donc répercuter très rapidement dans ses enseignements les nouvelles idées et nouveaux développements, d’où qu’ils viennent. A contrario, ne pas faire de recherche et ne pas être intégré à une communauté scientifique active condamnent presque inévitablement à rabâcher des recettes toutes faites et des idées déjà anciennes. De plus, l’exigence de rigueur intrinsèque à toute démarche de recherche permet de prendre du recul par rapport aux idées toutes faites ou aux affirmations approximatives, mais souvent péremptoires. Elle permet ainsi à un enseignant qui est également chercheur de développer, et de faire partager à ses étudiants, un esprit critique sans lequel on risque de prendre pour argent comptant toutes les idées à la mode. Former des étudiants ayant un esprit critique développé, capables de penser par eux-mêmes, exige qu’ils soient confrontés à un corps enseignant constitué pour partie au moins de chercheurs de premier plan.

Cela dit, que les étudiants soient confrontés par ailleurs à des praticiens est tout aussi indispensable : tous les programmes d’HEC associent dans leurs enseignements des chercheurs et des praticiens. La qualité de l’enseignement d’HEC résulte en grande partie de la collaboration entre ces deux types d’enseignants. Les étudiants en tirent logique, rigueur et esprit critique d’une part, une connaissance intime de l’entreprise et de ses modes de fonctionnement d’autre part.

Faire partie des "Research Schools"

Parce que la recherche est une fin en soi et, de plus, contribue de manière significative à la qualité d’un enseignement de haut niveau, il n’est guère surprenant de constater qu’il existe aujourd’hui une très nette hiérarchie entre les business schools considérées comme des “research schools” et celles considérées comme des “teaching schools”. Toutes les grandes business schools mondiales auxquelles on pense spontanément – Harvard, Wharton, MIT/Sloan, Stanford, London Business School, l’INSEAD, etc. – sont des “research schools”. Très peu de “teaching schools” sont des institutions réputées. Même les institutions récemment apparues dans le paysage (NUS à Singapour, HKUST à Hong Kong ou CEIBS et Tsinghua en Chine) s’empressent, dès qu’elles en ont les moyens, de tout faire pour entrer dans le cercle fermé des “research schools”. Pour exister au niveau mondial, HEC doit absolument continuer à en faire partie.Devenir une “teaching school” serait pour HEC un dramatique retour en arrière ! Et ce serait d’autant plus regrettable qu’HEC a consacré au cours des vingt dernières années des moyens importants à la recherche et que ces efforts ont été couronnés de succès, lui permettant d’être aujourd’hui assez unanimement reconnue dans le monde. En témoigne sa place au sein des cinq premières “research schools” européennes dans les classements successifs du Financial Times, ou bien le fait que des candidats issus de programmes doctoraux prestigieux (MIT, Chicago, Wharton, Stanford…) postulent désormais à des postes de professeur à HEC, alors même que des docteurs diplômés du programme doctoral d’HEC sont recrutés par les business schools les plus prestigieuses (Harvard, MIT, INSEAD…) et y font des carrières remarquables.

Figurer en bonne place dans les rankings internationaux

De cette place centrale qu’occupe la recherche dans les meilleures institutions académiques découle le fait que la qualité de la recherche a un poids significatif dans les rankings internationaux. Tous incorporent dans leur évaluation une appréciation de la qualité de la recherche, qu’elle soit quantitative (nombre d’articles publiés) ou qualitative (avis de professeurs ou de directeurs d’autres business schools). Toutes les business schools bien classées en recherche ne figurent certes pas dans les premières places des rankings, mais pratiquement aucune business school ne peut espérer figurer dans le haut des rankings si sa recherche n’est pas d’un niveau au minimum honorable. Les progrès considérables qu’a faits HEC en termes de notoriété internationale au cours des vingt dernières années sont largement dus aux places obtenues dans les rankings les plus suivis, comme ceux du Financial Times. Relâcher l’effort en matière de recherche conduirait inexorablement à un recul dans la notoriété scientifique, puis dans les rankings et ensuite rapidement à une moindre attractivité parmi les clients de l’Exed, pour les candidats étrangers du MBA et de la Grande École, avant d’influencer les candidatures françaises.

C’est moins tel ou tel classement de la recherche qui joue un rôle décisif que la notoriété des professeurs d’HEC en matière de recherche, d’abord auprès de leurs pairs, puis auprès des candidats, des recruteurs, etc. Cet effet de halo de la recherche sur la notoriété et le prestige des business schools ne doit pas être sous-estimé. À la fois parce que c’est l’une de ses missions fondamentales et aussi parce que c’est une condition essentielle au succès de sa mission d’enseignement et de formation, nous sommes absolument convaincus qu’HEC ne saurait tenir son rang dans la compétition mondiale des business schools, ni offrir à ses différentes catégories d’étudiants les enseignements qu’ils sont en droit d’attendre, sans être l’une des institutions de référence de la recherche en management.

Les auteurs: 

Blaise Allaz, professeur de finance et doyen associé, directeur de la recherche

Pierre Dussauge, professeur de stratégie et politique d'entreprise, doyen de la faculté et de la recherche

Bernard Ramanantsoa, directeur général d'HEC Paris

Cette tribune a été initialement publiée dans la revue Hommes et Commerce n°363