Pacte de responsabilité : le grand gâchis

David Thesmar, Professeur de Finance - MIT Sloan School of Management - 17 avril 2014
Pacte de responsabilité : le grand gâchis

Contrairement à l'objectif affiché, le pacte de responsabilité n'aura pas d'impact important sur l'emploi : un gâchis prévisible qui provient de la volonté du gouvernement de ménager la chèvre et le chou, en répartissant l'aide sur toute la gamme des salaires au lieu de la concentrer sur les plus bas. Ce centrisme économique, qui tient lieu de politique pour un gouvernement constamment tiraillé entre sa droite et sa gauche, se fonde aussi sur l'idée que, en économie, tout est un peu vrai et un peu faux, et qu'il faut donc diversifier les approches et répondre un peu à tous les lobbys. Or, dans le cas des baisses de charges, il n'y a aujourd'hui qu'une politique qui peut aider l'emploi : celle qui consiste à cibler tous les efforts sur les bas salaires. Voici pourquoi.

David Thesmar ©HEC Paris

David Thesmar est professeur de Finance à MIT Sloan School of Management. Il fut professeur à HEC Paris entre 2005 et 2016. Diplômé de l’école polytechnique et de l’école (...)

Voir le CV

Tout d'abord, un fait qui peut surprendre : au-dessus de 1,3 SMIC, le marché du travail français est au plein-emploi. Pour s'en convaincre, il suffit d'analyser l'enquête emploi produite par l'Insee, qui interroge chaque année environ 200.000 personnes. Pour les professions qui gagnent en moyenne plus de 13 euros par heure de travail, le taux de chômage est inférieur à 5 %. Pour cette catégorie, baisser les charges reviendra donc à faire monter les salaires, sans stimuler l'offre, car on ne transformera pas rapidement les employés à bas salaire en cadres, infirmiers ou informaticiens. Pendant quelques années de transition, les entreprises feront un peu plus de profit, les salaires mettant du temps à s'ajuster, mais cet effet disparaîtra rapidement. Une baisse de l'impôt sur les sociétés serait un moyen bien plus efficace et surtout plus durable d'améliorer la rentabilité des investissements et donc leur niveau. La seule justification économique d'une baisse de charges sur ces salaires est d'éviter la délocalisation par nos grandes entreprises des postes managériaux et de convaincre certains jeunes ultraqualifiés de rester en France. Ces populations à potentiel de rémunération très élevé sont en nombre restreint : elles peuvent être ciblées par des dispositifs plus spécifiques.

Les professions au niveau du SMIC sont celles qui souffrent d'un chômage très élevé : 12 % pour les services à la personne, 16 % pour les employés du commerce, 18 % pour les ouvriers de l'artisanat. Ce fort chômage des travailleurs peu qualifiés provient en partie de la crise, mais était déjà pathologiquement élevé avant elle. La France a un salaire minimum parmi les plus élevés de l'OCDE, qui rejette en dehors de la vie économique une large fraction de sa population active. Le seul moyen de redonner des emplois à ces travailleurs, c'est soit des charges patronales nettement plus faibles, soit un SMIC plus bas. Ce besoin est d'autant plus criant que l'économie moderne ne produit plus les emplois non qualifiés relativement bien payés que l'industrie était capable de générer dans les années 1960. Si la France veut faire travailler ses citoyens les moins qualifiés, elle doit rendre des emplois de services viables en abaissant fortement le coût du travail au niveau du SMIC.

Une critique fréquente du ciblage des baisses de charges sur les bas salaires est qu'il conduirait la France à se spécialiser dans le « low-tech » au lieu de « monter en gamme ». Cette peur de la « trappe à bas salaires » n'est pas justifiée : un fort chômage des non-qualifiés est-il nécessaire pour encourager les jeunes à s'éduquer ? La prime salariale à l'éducation est élevée en France, et les études supérieures peu coûteuses, encourageant tous ceux qui le peuvent à en faire. Les entreprises vont-elles être dissuadées d'adopter les technologies les plus innovantes parce qu'on leur donne la possibilité d'embaucher des travailleurs peu qualifiés ? Les Etats-Unis ou l'Allemagne fournissent des contre-exemples immédiats.

Enfin, prétendre que c'est pour les tirer vers le haut qu'on interdit aux millions de chômeurs de travailler à des salaires faibles est évidemment hypocrite : nous pourrions ajouter un revenu redistributif à leur salaire, dispositif très souvent recommandé par les économistes sous le nom d'« impôt négatif ».

Augustin Landier et David Thesmar

D'après la tribune "Point de Vue" du journal Les Echos du 17 avril 2014