Apprendre des imitateurs pour accroître son avance technique

Corey Phelps, Professeur de Stratégie et Politique d'Entreprise - 15 décembre 2009
Phelps - Innovation imiteur

Idées clés

• La diffusion du savoir des innovateurs est inévitable; les imitateurs bénéficient donc de leurs efforts de recherche.

• Cependant, les imitateurs ne reproduisent pas à l’identique l’innovation et ils peuvent alimenter en retour la connaissance de l’innovateur.

• Plus l’innovation est diffusée, plus elle contribue aux connaissances de l’innovateur et augmente sa capacité globale d’innovation.

Corey Phelps ©HEC Paris

Corey Phelps est professeur de stratégie et politique d'entreprise à HEC. Sa recherche s’intéresse aux alliances stratégiques, aux fusions et acquisitions et aux prises de (...)

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SAVOIR EXPÉRIMENTAL ET SAVOIR HEURISTIQUE : UNE COMPLÉMENTARITÉ BÉNÉFIQUE

Une innovation ne profite pas qu’à son créateur, mais aussi à ses imitateurs. La diffusion de savoir (“knowledge spillover”) de l’innovateur vers les imitateurs est inévitable, car le savoir est partiellement un bien public. Selon les auteurs, la création d’un nouveau savoir est elle-même issue d’une combinaison nouvelle d’éléments de savoir existants ou de la reconfiguration de ces éléments de savoir. Le processus d’innovation est expérimental lorsque les innovateurs utilisent leur savoir et tentent d’altérer successivement chacun des éléments pour observer les résultats et en tirer des conclusions. Cela induit une certaine myopie, liée à l’ignorance des efforts et avancées des autres entreprises. On court ainsi le risque, à moyen terme, de se cantonner à des avancées incrémentales et des solutions sous-optimales. La solution pour optimiser le processus d’innovation serait d’intégrer des savoirs externes, ce qui reste incertain et coûteux. Or, réduire les coûts et les incertitudes liés à l’utilisation d’un savoir externe est envisageable si le processus est heuristique: en apprenant indirectement des autres par l’observation de leurs comportements et leurs résultats, et en reproduisant ce qui fonctionne. Cela se produit lorsque les chercheurs évaluent des savoirs externes pour les intégrer à leur propre recherche, filtre pour ensuite passer au stade expérimental. Certains modèles d’affaires, tels que ceux intégrant l’open source logiciel, tentent de concilier la génération de profits et la rapidité d’innovation.

OBSERVER L’APPROPRIATION SOCIALE DE L’INNOVATION

Les efforts d’innovation, y compris dans les routines mises en place, servent donc de modèles pour les autres entreprises (imitateurs) et à la société dans son ensemble. L’accès au savoir des autres dépend de la proximité géographique, de la nature de leurs efforts de recherche et de leur proximité sectorielle. Les modalités d’appropriation de ces savoirs créent donc une base de connaissance propre à chaque entreprise. Les réseaux sociaux, les publications techniques, les conférences, les dépôts de brevets et les efforts de rétro-ingénierie servent à comprendre les efforts des autres (y compris ceux qui ont échoué). Le dépôt de brevets permet aux innovateurs de protéger leurs intérêts et de marchander, quand bien même une innovation s’avèrerait non commercialisable. Ainsi, des innovateurs ayant besoin de l’innovation des autres négocient des droits d’utilisation mutuels de leurs propriétés intellectuelles respectives. Cela alimente la diffusion du savoir et multiplie les citations dans les dépôts de brevets, ce qui permet de tracer l’origine des innovations.

BÉNÉFICIER DE L’EFFET DE RÉTROACTION POUR ACCROÎTRE SON AVANCE

L’appropriation de l’innovation par les imitateurs trouve une contrepartie potentielle dans un mécanisme de rétroaction. Les imitateurs contribuent à l’avancée initiale en s’appropriant l’innovation et en développant des savoirs complémentaires. L’innovateur initial peut apprendre de ces innovations induites et ainsi alimenter sa base de connaissance pour prolonger son effort d’innovation, s’il se dote des moyens pour le faire. De ce fait, sa base de connaissances s’en trouve grandement enrichie et ouvre la voie à de nouvelles innovations. Ces opportunités sont d’autant plus riches que le savoir externe produit par les autres entreprises est directement lié à celui de l’innovateur. L’aptitude à innover d’une entreprise et le degré d’utilité de la rétroaction vers sa base de connaissance sont d’autant plus grands que le volume des rétroactions est important et que ces dernières sont proches de sa base de connaissance initiale. Si cette diffusion inévitable des connaissances peut stimuler la concurrence et réduire le profit que l’entreprise tirera de son innovation, elle peut aussi être source de savoirs en retour. Toutefois, cet apprentissage rétroactif ne compense pas nécessairement les pertes dues aux avancées de la concurrence. Le fait que ce processus de diffusion soit inévitable, mais aussi incontrôlable signifie que les rétroactions sont une source d’opportunités pour les innovateurs qu’il serait préjudiciable d’ignorer, mais qu’il est difficile de planifier.

D’après un entretien avec Corey Phelps et son article “Learning from what Others Have Learnt from You: The Effect of Knowledge Spillovers on Originating Firms” (Academy of Management Journal , juillet 2009) co-écrit avec Hongyan Yang, professeur assistant au département de Stratégie et de Marketing de l’Université Polytechnique de Hong Kong et Kevin Steensma, professeur de management à la Foster School of Business de l’Université de Washington. 

APPLICATION POUR LES MANAGERS D’ENTREPRISES INNOVANTES
APPLICATION POUR LES MANAGERS D’ENTREPRISES INNOVANTES

La diffusion du savoir et des innovations n’est pas nécessairement négative. Le fait qu’elle soit incontournable devrait inciter les managers à mettre en place les moyens d’observer comment leurs innovations sont utilisées par les autres. Il s’agit non seulement de prévenir l’usage illicite des innovations, mais aussi d’apprendre lorsque les innovations sont utilisées en toute légalité. La diffusion du savoir est donc une source d’opportunité et d’apprentissage. Pour en bénéficier, il faut investir dans des moyens humains et techniques spécifiques exploitant cette boucle de rétroaction et analysant son contenu. 

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Pour cette étude, les chercheurs ont effectué des entretiens avec des scientifiques et des managers d’équipes de R&D des secteurs public, privé et académique. Ces entretiens ont servi de base à l’analyse théorique. Ils ont ensuite testé leurs hypothèses sur un échantillon de 87 fabricants d’équipement de télécommunication entre 1987 et 1997. Les citations de savoirs antérieurs – obligatoires et contrôlées par des examinateurs tiers – pour les dépôts de brevets aux États-Unis ont servi de référence pour analyser les mécanismes de diffusion du savoir.