Changement institutionnel: Favoriser l’émergence d’un ordre naturel

Carlos Ramirez, Professeur de Comptabilité et Contrôle de Gestion - 15 janvier 2013
Changement institutionnel - ordre naturel

Un changement institutionnel global, comme l’application d’une nouvelle réglementation professionnelle, peut générer de telles injustices au niveau particulier que la réussite du changement s’en trouve compromise. Carlos Ramirez analyse ce phénomène en s’intéressant aux évènements survenus au sein de la plus grande association de professionnels de la comptabilité et de l’audit au Royaume-Uni (ICAEW).

Carlos Ramirez ©HEC Paris

Professeur de comptabilité à HEC Paris entre 2002 et 2013, Carlos Ramirez est agrégé de sciences sociales et docteur en sociologie. Il s’intéresse à l’histoire et à la sociologie (...)

Au Royaume-Uni, les auditeurs sont restés les seuls juges de la qualité de leur travail (régime de self-regulation) jusqu’à ce qu’en 1989 soit transposée la huitième directive européenne qui règlemente les activités de contrôle des comptes. Les autorités ont alors confié à l’Institute of Chartered Accountants in England and Wales (l’ICAEW, la plus grande association d’auditeurs britanniques) la responsabilité d’instaurer un système de contrôle de la qualité du travail de ses membres.

UN CHANGEMENT DE LOGIQUE INSTITUTIONNELLE

La logique qui gouvernait jusqu’alors l’identité du professionnel, son indépendance et sa liberté à décider des moyens matériels et intellectuels à mettre en oeuvre pour accomplir sa mission s’est alors vu bouleversée. Ce changement a été dicté par une évolution sociétale plus large voulant que les organisations professionnelles soient responsables (accountable) des actions de leurs membres. Il a d’abord impliqué de définir ce qu’était un bon professionnel. Or, s’il existe des normes d’exercice en audit, celles-ci ne reflètent qu’une vision idéale, loin de la diversité des conceptions de la “bonne pratique”. Par ailleurs au moment où le contrôle de qualité a été introduit, l’ICAEW traversait une période de tensions internes. Les petits cabinets se sentaient mal représentés et certains considéraient que l’institution était aux mains des grands cabinets multinationaux. Les premiers résultats du contrôle de qualité vont refléter et amplifier ces tensions.

QUELLES BONNES PRATIQUES ?

Les inspecteurs constatent de nombreuses insuffisances, surtout dans les petits cabinets d’audit. Ils ont du mal à juger de la qualité du travail en l’absence de preuves matérielles suffisantes qu’il a été accompli. Dans de nombreux petits cabinets en effet, les procédures d’audit sont moins formalisées que dans les grands, étant donnée la nature différente de leurs clientèles. Cela ne signifie pas pour autant que l’audit est de moins bonne qualité. Les professionnels des petits cabinets, s’estimant injustement traités, ont alors accusé les responsables du contrôle de qualité de juger l’ensemble de la communauté à partir de règles applicables aux grands cabinets. Insuffisante prise en compte de la coexistence de valorisations différentes du travail, stigmatisation d’une catégorie de membres de l’institution… un changement censé amener plus de transparence et de qualité a ainsi provoqué une situation de confusion, menaçant l’existence même de l’institution. En effet, aucun système de valeur n’a été capable d’imposer un ordre naturel qui aurait permis à différentes conceptions de l’identité professionnelle de cohabiter. Comment sortir de cette situation ?

guillemet
Les normes d’exercice traduisent mal la diversité des conceptions de la bonne pratique.



APPORT THÉORIQUE : LES ÉCONOMIES DE LA GRANDEUR

Boltanski et Thévenot proposent un cadre théorique qui permet d’analyser les processus par lesquels les individus se justifient, affichent éventuellement leurs désaccords sans recourir à la violence, et élaborent des compromis plus ou moins durables qui permettent de faire cohabiter différentes conceptions de la valeur. Dans leur modèle, un nombre limité d’univers de référence est régi par un principe de valeur, qui est également un principe de justice permettant de classer les individus au sein d’un ordre naturel qui profite aux “grands” comme aux “petits”. En pratique, il est rare de trouver des situations qui relèvent exactement d’un de ces univers de référence. De nombreuses situations constituent des tests : les acteurs essaient de déterminer à quel univers se référer afin de dégager un principe d’équivalence qui permette l’émergence d’un ordre naturel.

TROUVER UN COMPROMIS

Au sein de l’ICAEW, inspecteurs et inspectés jugent un audit par rapport à des univers de référence porteurs de principes de valeur différents. L’inspecteur exige traçabilité, l’inspecté considère que cela alourdit son travail et rend contreproductive la relation avec son client. Le contrôle qualité constitue en fait le test de valeur dont parlent Boltanski et Thevenot. Comme il ne permet pas, en l’état, d’établir une valorisation équitable du travail, la coexistence harmonieuse de différentes conceptions de l’audit au sein de la même communauté professionnelle n’est plus possible. L’institution prend alors des mesures correctives. La solution consiste à découpler les situations d’inspection et les situations d’audit, de manière à ce que l’une ne puisse plus être confondue avec l’autre. Comment ? En faisant des professionnels les propres inspecteurs de leur travail, et en introduisant, dans la situation d’inspection, de nouveaux éléments matériels. À la suite d’une réforme du système d’inspection en 1993, les professionnels de l’audit doivent désormais attester la mise en place et le bon fonctionnement de mesures de contrôle de la qualité de leur travail dans leur cabinet. Les éléments sur lesquels ils sont jugés sont donc différents. Cette redéfinition des aspects matériels de la situation d’inspection facilite l’attribution de nouveaux rôles aux inspecteurs et aux professionnels inspectés. Elle contribue à faire du contrôle de qualité un processus pédagogique. Le découplage inspection/audit permet à différentes conceptions de l’audit d’être considérées à valeur égale.

D’après un entretien avec Carlos Ramirez et son article “We are being pilloried for something we did not even know we had done wrong! Quality control and orders of worth in the British audit profession”, à paraître dans le Journal of Management Studies .

APPLICATIONS POUR L'ENTREPRISE
APPLICATIONS POUR L'ENTREPRISE

Les évènements survenus au sein de la communauté des auditeurs britanniques permettent d’appréhender la dimension morale et les enjeux liés à la notion de valeur inhérents au changement institutionnel. Ils montrent que le changement peut créer des situations conflictuelles telles qu’il devient impossible de déterminer la valeur relative de ceux qui y sont impliqués. Pour en sortir, il est nécessaire de trouver un compromis entre différents systèmes de valeurs et de mettre en place des changements matériels qui évitent les situations conflictuelles et facilitent l’émergence d’un ordre naturel.

METHODOLOGIE
METHODOLOGIE

Carlos Ramirez appuie son analyse sur le cadre théorique développé par Luc Boltanski et Laurent Thevenot. Il s’intéresse en particulier à la notion d’économie de la grandeur qui permet de comprendre comment différentes conceptions de la valeur peuvent entrer en conflit et sur quelles bases, à la fois matérielles et morales, il est possible d’en sortir.