Comment la connaissance peut stimuler, mais aussi entraver la créativité ?

Pier Vittorio Mannucci, HEC Paris PhD - 3 mai 2016
Comment stimuler la créativité des collaborateurs ? Pier-Vittorio Mannucci - ©Fotolia - Elxeneize

L’étude de Pier Vittorio Mannucci répond à une question largement débattue : pourquoi la créativité des individus varie-t-elle au fil du temps ? Le chercheur montre que la capacité d’un individu à produire de nouvelles idées est liée à la fois à la spécificité et à la diversité de ses connaissances, ainsi qu’à sa flexibilité cognitive. Et l’importance de chacun de ces facteurs variant au fil du temps, il convient, pour développer la créativité dans l’entreprise, d’adapter les stimuli managériaux en conséquence.

Pier-Vittorio Mannucci

Pier-Vittorio Mannucci, étudiant PhD, a rejoint le département organisations et ressources humaines d’HEC Paris en 2011. Ses recherches portent sur la créativité et l’innovation, (...)

La recherche dans de nombreux domaines a démontré à maintes reprises que la créativité individuelle, soit la capacité à produire de nouvelles idées, varie au fil du temps. Cependant, jusqu’à présent, aucune explication probante n’a été fournie quant aux raisons de cette évolution. Dans le cadre de leur étude portant sur des collaborateurs de l’industrie du film d’animation, Pier Vittorio Mannucci constate qu’à différents stades de leur carrière, la créativité des individus était renforcée par différents types de connaissances. Ils soulignent également le rôle de la flexibilité ou de la rigidité cognitive dans cette dynamique.

La spécialisation: une composante clé de la créativité

Pier Vittorio Mannucci explique que la capacité des individus à produire de nouvelles idées varie tout au long de leur carrière, du fait de deux types de connaissances qu’ils peuvent alternativement développer ou négliger au fil de leur évolution professionnelle : d’une part les connaissances spécialisées ; d’autre part, la diversité des connaissances. Bien que cela puisse sembler contrintuitif, pour produire de nouvelles idées, le premier type de connaissances est plus précieux que le second. L’étude révèle en effet que pour exploiter une nouvelle idée de façon productive, un individu doit disposer de connaissances pointues dans un domaine, ce type de connaissances agissant comme un « microscope discriminatoire ». « Sans connaissances spécialisées, les nouvelles idées restent vagues, à la manière du syndrome de la page blanche pour un écrivain. Le problème ne vient pas d’un manque d’idées, mais plutôt d’une surabondance d’idées qui rend pratiquement impossible la production d’une seule bonne idée », explique Pier Vittorio Mannucci. Les connaissances spécialisées permettent ainsi aux individus de situer une idée et de déterminer comment l’exploiter de façon productive.

Malgré l’enthousiasme débordant dont ils peuvent faire preuve, les débutants ne disposent pas nécessairement d’une connaissance suffisamment approfondie de leur secteur d’activités pour distinguer les idées innovantes de ce qui est tout simplement nouveau pour eux. Pier Vittorio Mannucci explique que Pixar Studios traite ce problème en exigeant des nouvelles recrues qu’elles suivent des formations approfondies liées au poste qu’elles occupent. Ainsi, les collaborateurs sont en mesure d’acquérir les connaissances pointues dont ils ont besoin pour contribuer efficacement au succès de l’entreprise. « Plus un individu développe des connaissances spécialisées, plus il est à même d’appréhender la complexité, ce qui a également un impact positif sur la créativité ». Néanmoins, l’acquisition de connaissances approfondies présente également un inconvénient : au fil du temps, elles peuvent favoriser la rigidité cognitive. « Plus vous disposez de connaissances dans un domaine, plus elles prennent de l’ampleur et le pas sur toutes les autres », explique Pier Vittorio Mannucci. En résumé, la spécialisation est une condition nécessaire à la créativité, mais elle ne doit en aucun cas favoriser l’étroitesse d’esprit.

Guillemet
La spécialisation est une condition nécessaire à la créativité, mais elle ne doit en aucun cas favoriser l’étroitesse d’esprit



La diversification: un moyen de compenser la spécialisation

Pour éviter que les connaissances ne deviennent une masse figée, il est important que les individus ayant développé un savoir-faire spécialisé trouvent également d’autres centres d’intérêt. En vous intéressant à des domaines sans rapport avec votre secteur ou votre activité, vous préserverez la flexibilité de vos processus cognitifs. « Il est en fait relativement simple d’entretenir sa souplesse d’esprit, explique Pier Vittorio Mannucci. Même des stimuli indirects tels que la participation à des conférences ou la lecture d’articles peuvent contrebalancer efficacement la rigidité cognitive. » Chez Pixar, lorsque l’on considère qu’un animateur est suffisamment spécialisé, il est encouragé à s’aventurer au-delà de sa spécialisation, en suivant par exemple des formations sur la réalisation ou la production de films. Une fois la porte ouverte, l’entreprise soutient tout centre d’intérêt et propose des cours dans des domaines aussi variés que le violon et la danse du ventre. Comme le montre l’exemple de Pixar, un bon timing est essentiel pour favoriser et soutenir la créativité. « L’acquisition de connaissances spécialisées peut prendre quatre à cinq ans, explique Pier Vittorio Mannucci. Au cours de cette période, nous avons constaté que les connaissances acquises avaient un impact positif sur la créativité ». Selon ses observations, les connaissances spécialisées constituent une base indispensable et perdurent après la période de « formation » de cinq ans.

 Toutefois, elles cessent alors d’avoir une influence positive. Leur impact sur la créativité ne regagne de l’importance qu’au bout de 30 ans de carrière. À ce stade, si rien n’est fait pour contrebalancer la rigidité qui tend à s’installer naturellement au fil des ans, des connaissances trop spécialisées peuvent avoir entraver la créativité. L’influence de connaissances étendues suit un calendrier différent. L’effet de compensation positif découlant de l’acquisition de connaissances plus vastes n’est pas significatif avant 10 ans de carrière. C’est à ce moment précis que la surspécialisation apparaît comme un risque réel et que de nouvelles perspectives sont nécessaires au maintien de la flexibilité et de l’ouverture d’esprit. « Il est intéressant de noter que la fin de cette période de 10 ans correspond également à ce que les recherches dans le domaine des ressources humaines présentent comme le moment où les individus sont les plus susceptibles de quitter leur entreprise ou leur poste. Cela suggère que la spécialisation et le manque de diversité n’ont pas uniquement un impact négatif sur la créativité, mais également sur la motivation. »

Soutenir la créativité dans le temps

« Les chercheurs avaient tendance à penser que la créativité suivait un chemin curvilinéaire tout au long d’une carrière, avec un pic à mi-carrière. Mais notre étude révèle que la créativité peut émerger à tout moment », affirme Pier-Vittorio Mannucci. La capacité à produire de nouvelles idées repose sur un juste équilibre entre connaissances spécialisées et diversifiées, ainsi que divers degrés de flexibilité cognitive. Le degré optimal de flexibilité cognitive et l’équilibre entre connaissances spécialisées et étendues doit être ajustés en conséquence au fil du temps. « Le réalisateur Quentin Tarentino et Steve Jobs d’Apple sont souvent considérés comme des gens ayant fait preuve d’une grande créativité, et ce dès le début de leur carrière, mais en réalité, avant d’occuper des fonctions créatives clés, ils ont tous deux développé au maximum leur base de connaissances, notamment en suivant des formations universitaires, en occupant des postes d’assistant ou en participant à des courts métrages. » De plus, Pier Vittorio Mannucci explique qu’en négligeant de prendre en compte l’évolution des connaissances de leurs collaborateurs, de nombreuses entreprises perdent un capital humain précieux. De nouvelles idées peuvent stimuler les individus plus mûrs et leur permettre de continuer à contribuer au succès de leur entreprise. La compétitivité des entreprises dépendant de plus en plus de la créativité de leurs collaborateurs, elles doivent déterminer le temps à consacrer à l’acquisition de connaissances spécialisées et le moment auquel il est au contraire nécessaire de se diversifier. Selon Pier-Vittorio Mannucci, les systèmes de rotation des tâches et de clients, généralement utilisés dans les cabinets de conseil, constituent un moyen efficace d’atteindre un équilibre productif des connaissances.

D’après un entretien avec Pier Vittorio Mannucci et sa thèse de Doctorat « To Infinity and Beyond? The Differential Impact of Knowledge Depth and Breadth on Creativity Over Individual Careers ».

Applications Pratiques
Applications Pratiques

La créativité à l’échelle d’une carrière dépend d’un équilibre en constante évolution entre connaissances spécialisées et diversifiées. Pour stimuler l’innovation dans l’entreprise, les managers peuvent donc :

- Soutenir la spécialisation dès le début de carrière d’un collaborateur et ne pas confondre enthousiasme et expertise ;

- Tirer pleinement profit de l’expertise et de la flexibilité encore naturelle de leurs collborateurs après 5 ans de spécialisation ;

- Faire attention à l’approche des 10 ans de carrière, les collaborateurs expérimentés étant susceptibles de perdre leur capacité créative ou de se lasser et de quitter l’entreprise en l’absence de nouvelle stimulation ;

- Poposer des perspectives nouvelles et diversifiées à leurs collaborateurs au bout de 30 ans de carrière, afin de soutenir leur créativité tout en bénéficiant de leur expérience.


Méthodologie
Méthodologie

Le chercheur a réalisé une étude longitudinale à l’aide des données de l’industrie hollywoodienne de l’animation de 1978 à 2013. Il s'est intéressé aux principaux membres des équipes de création de 231 films et ont utilisé les prix et les nominations obtenus comme indicateurs de la créativité individuelle. Il a constaté qu’en début de carrière, la créativité individuelle est renforcée par la profondeur des connaissances, alors qu’elle est plus tard stimulée par l’étendue des connaissances.