Encourager la créativité : Interactions intra-disciplinaires vs interactions transversales

Kevyn Yong, Professeur de Management et Ressources Humaines - 14 septembre 2010
Encourager la créativité : Interactions intra-disciplinaires vs interactions transversales

Kevyn Yong s’intéresse aux mécanismes psychologiques qui sous-tendent le processus créatif. Il montre que l’accès à de nouvelles informations n’est pas le seul élément moteur de la créativité: la controverse constructive et la confiance basée sur la compétence entrent également en jeu. Et quand ces deux conditions sont réunies, les échanges intra-disciplinaires peuvent s’avérer plus créatifs que les échanges transversaux !

Kevyn Young ©HEC Paris

Kevyn Yong était professeur à HEC Paris de 2008 à 2013, où il enseignait la créativité et les comportements organisationnels au MBA. D’abord formé en psychologie et philosophie à (...)

Il est communément admis que les échanges interdisciplinaires encouragent la créativité en favorisant le contact avec de nouveaux savoirs, la confrontation des idées et le renouvellement des perspectives. Dans cette logique, les interactions intra-disciplinaires seraient à l’inverse un faible vecteur de créativité. Kevyn Yong décide d’interroger ce postulat et étudie de près les effets sur la créativité des échanges au sein d’un même champ d’expertise dans un réseau interdisciplinaire. Il met en évidence l’influence essentielle de deux autres mécanismes – la controverse constructive et la compétence basée sur la confiance – et leur capacité à donner l’avantage créatif à la collaboration intra-disciplinaire quand ils se conjuguent.

QU’EST-CE QUE LA CRÉATIVITÉ?

Depuis la fin des années 80, la créativité est définie comme une association de champs de connaissances distincts faisant émerger des idées inédites, utiles et novatrices. Kevyn Yong rappelle que ce processus peut être décomposé en deux phases : 1) rassembler les idées, connaissances et processus nouveaux; 2) les combiner avec des idées existantes pour mettre à jour des théories ou pratiques nouvelles. Cette définition, centrée sur la mise en présence de savoirs distincts (“non redondants”), a conduit les chercheurs à étudier principalement les interactions interdisciplinaires et à montrer que l’échange avec un autre domaine d’expertise favorise la créativité. En effet, en donnant accès à un plus grand faisceau d’idées, de connaissances et de processus, ces interactions stimuleraient la deuxième phase de la dynamique créative: la combinaison de “vieilles” idées et d’idées nouvelles. Pourtant, Kevyn Yong observe qu’une équipe pluridisciplinaire n’est pas toujours créative : les échanges ont en effet parfois tendance à se focaliser sur les acquis communs. In fine, cet effet “common-knowledge”, comme l’appellent les psychologues, se traduirait par une propension à éviter les conversations potentiellement conflictuelles… et nuirait à l’apparition d’idées inédites.


guillemet
Le faisceau des connaissances de deux individus ne coïncide jamais totalement. 


DÉPASSER LA QUESTION DU CROISEMENT DES SAVOIRS

Les travaux de Kevyn Yong sur la créativité montrent qu’en réalité le processus créatif recouvre bien plus que l’accession à des champs de savoirs distincts. Selon lui, l’utilisation productive de nouveaux éléments de connaissance dépend surtout de deux mécanismes psychologiques, dont l’un va mettre en relief les différences et l’autre aider à percevoir le potentiel utile de ces différences :

1. La controverse constructive: elle se définit par une bonne disposition à confronter ses idées à celles d’un interlocuteur dans un dialogue ouvert. Cette démarche s’enracine dans un état d’esprit “explicatif” et dans la capacité à ne pas se sentir menacé par les questions et les interrogations rencontrées. La controverse constructive désamorce la possibilité d’attaques ou de conflits personnels car chacun se sent à l’abri du jugement. La topographie psychologique de la controverse constructive permet aux individus de se concentrer sur le sujet abordé et met en relief les différences de raisonnements, de convictions et d’expériences en présence. Elle favorise ainsi la mise en avant de connaissances inédites et “non redondantes”, ferments de la créativité.

2. La confiance basée sur la compétence: second mécanisme essentiel à la dynamique de créativité, elle désigne la confiance placée dans l’expertise et les capacités intellectuelles d’un interlocuteur. Quand la confiance repose sur la compétence, l’utilité des idées neuves est plus facilement perçue. “Cette perception positive pousse les chercheurs à creuser leur réflexion sur la combinaison possible de ces idées émergentes avec des notions existantes, et sur les perspectives inédites que ce processus peut révéler et étayer”, explique Kevyn Yong. Ainsi, selon Kevyn Yong, c’est la présence combinée de ces deux mécanismes qui détermine la productivité des interactions et non le fait qu’elles balayent des disciplines diverses.

L’AVANTAGE CRÉATIF DES LIENS INTRA-DISCIPLINAIRES

Pour le chercheur, c’est une erreur de penser que les savoirs des experts issus d’un même champ disciplinaire se juxtaposent systématiquement. En effet, le faisceau des connaissances et des intérêts de deux individus différents ne coïncide jamais totalement et deux experts rattachés au même domaine peuvent parfaitement manier des éléments de connaissance bien distincts. Tandis qu’un dialogue interdisciplinaire se cantonne généralement à un degré d’information basique, l’échange entre deux spécialistes d’une même discipline peut donc s’avérer plus précis. Et si les deux types d’interactions ont le potentiel de faire émerger de nouveaux savoirs, les interactions intra-disciplinaires, en facilitant l’échange des savoirs tacites et complexes, sont souvent, selon Kevyn Yong, source de plus grande créativité que les échanges transverses.

D’après un entretien avec Kevyn Yong et l’article “The Creative Advantage Of Same-Discipline Network Ties” (working paper, 2010). 

APPLICATIONS POUR LES MANAGERS
APPLICATIONS POUR LES MANAGERS

Pour optimiser la créativité, Kevyn Yong recommande de renforcer l’accès aux connaissances nouvelles et de développer une culture du dialogue et de confiance :

• En encourageant les individus à maîtriser leur domaine d’expertise pour favoriser un approfondissement des champs de connaissances.

• En encourageant la collaboration pour faciliter et fluidifier les interactions. En outre, la collaboration peut donner aux individus l’opportunité de valoriser leurs compétences propres.

• En encourageant une démarche “explicative” qui demande à chacun d’être prêt à exposer et étayer ses conclusions, et stimule un état d’esprit ouvert aux questions, aussi bien pour savoir les poser que pour savoir y répondre. 

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

L’étude a été menée auprès d’un réseau interdisciplinaire de 32 scientifiques travaillant dans un laboratoire d’une grande université nord-américaine. Les données (sur les variables démographiques, les liens interpersonnels, la controverse constructive, la confiance basée sur la compétence et la créativité) ont été recueillies en trois étapes à intervalle d’un mois. L’auteur a procédé à la collecte de mesures multi-items pour chacun des 482 réseaux relationnels tissés dans un ensemble de 13 champs disciplinaires.