Entrepreneuriat : L’excès de confiance favorise-t-il les investissements à risque ?

Shyti Anisa - 15 décembre 2012
L’excès de confiance - Jumping Man

L’excès de confiance caractéristique des entrepreneurs a fait l’objet de nombreuses études. Il est souvent à l’origine de leur persévérance et de leur dévouement remarquables. Anisa Shyti, doctorante à HEC Paris, expose les liens entre confiance excessive et comportements à risques au moment de prendre des décisions déterminantes pour l’entreprise. Elle s’intéresse en particulier à la notion d’ambiguïté (probabilité d’occurrence d’un évènement) jusqu’alors peu étudiée par la recherche.

Anisa Shyti ©HEC Paris

Anisa Shyti a obtenu son doctorat en en 2014 à HEC Paris sous la supervision de Thomas Astebro (département Stratégie et Politique d’Entreprise) et de Mohammed Abdellaoui (...)

Prendre des risques fait partie du quotidien d’un entrepreneur. Des créateurs passionnés de chambres d’hôtes pittoresques trouveront le succès alors qu’une boutique de disque vinyles ouverte avec le même enthousiasme piétinera. “Le doute fait partie de la vie quotidienne et c’est ce qui m’inspire”, explique Anisa Shyti. Après tout, quand j’ai quitté l’Albanie pour étudier à Milan, je quittais mon pays pour la première fois et je ne savais pas ce que l’avenir me réservait.” La probabilité d’occurrence d’un phénomène est décrite en science décisionnelle en terme d’ambiguïté (et non d’incertitude, qui implique l’impossibilité de connaître la probabilité d’un évènement). La notion de risque est elle aussi différente car les probabilités sont connues — à la roulette russe, le nombre de balles présentes dans le barillet est connu, par exemple. Anisa Shyti reconnaît le caractère surprenant de la notion d’ambiguïté mais affirme que c’est un secteur prometteur pour la recherche en management. Bien que ce concept soit toujours au cœur de la prise de décisions des entrepreneurs, il a peu été étudié jusqu’à présent ; c’est pourquoi la chercheuse a décidé de se pencher sur le sujet pour sa thèse.

L’AVERSION POUR L’AMBIGUÏTÉ : PRÉFÉRER LES INVESTISSEMENTS “SÛRS”

Les êtres humains ont tendance à être prudents lorsqu’ils prennent des risques. Ils préfèrent les options sûres où les probabilités de réussite sont connues (50/50 par exemple). Ce phénomène d’aversion à l’ambiguïté a été décrit originellement en 1961 comme “le paradoxe d’Ellsberg”. En matière d’entrepreneuriat, ce phénomène peut se traduire par le choix d’ouvrir une franchise McDonald’s au lieu de tenter sa chance avec un fast food au concept nouveau et pour lequel les chances de réussite sont plus minces. Pourtant, les études montrent que les décideurs n’ont pas toujours d’aversion pour l’ambiguïté. Au contraire, nombreux sont ceux qui s’aventurent dans des entreprises sans garantie de succès selon leur perception personnelle du contexte et des probabilités. Cela ouvre de nouvelles perspectives dans l’étude de la prise de décision, en particulier concernant le rôle des certitudes et croyances qui poussent à l’action.

LES ENTREPRENEURS TROP SÛRS D’EUX

Anisa Shyti s’intéresse à l’impact de l’excès de confiance sur les choix des entrepreneurs. Définie comme “une croyance exacerbée en leurs chances de succès et en leurs aptitudes personnelles”, cette tendance constitue un biais psychologique majeur en sciences sociales. L’auteur souligne qu’il s’agit là d’un “sentiment légitime” (nous aimons tous penser que nous sommes plus intelligents que la moyenne). Il n’est guère surprenant que des études sur ce sujet attribuent la décision de créer un nouveau projet à l’excès de confiance en soi. Après tout, si les individus ne croyaient pas en leur propre intuition ou capacité de créer une entreprise, ils resteraient salariés au lieu de passer leurs nuits à développer des applications pour iPhones ou de mettre leurs économies dans l’ouverture d’un bar de jus de fruits. Lucas Buick, co-fondateur de l’entreprise Hipstamatic (une application photo pour iPhone, dont le chiffre d’affaires est estimé à 22 millions de dollars pour l’année 2012), interrogé sur l’éventualité de vendre son entreprise à Kodak, répondait : “Non. Je veux acheter Kodak.” Afin d’observer les effets d’une confiance excessive sur des entrepreneurs, la chercheuse a conçu une expérience dans laquelle l’état psychologique des participants est évalué grâce à un jeu-questionnaire. Dans l’ensemble, les décideurs excessivement sûrs d’eux avaient tendance à prendre beaucoup plus de risques que les autres. Anisa Shyti explique qu’un individu estime ses chances de réussir une tâche notamment selon sa connaissance du sujet et selon sa perception de la difficulté.

guillemet
Les individus surestiment les faibles probabilités et sous-estiment les hautes.



L’ESTIMATION DES PROBABILITÉS

Anisa Shyti s’est rendue compte qu’un autre facteur influençait la prise de décision : la probabilité des résultats. Quand le niveau de probabilité était faible, les investisseurs avec une confiance excessive ont fait moins de choix risqués. À l’inverse, quand le niveau de probabilité était élevé, ils se mettaient davantage en danger. Anisa Shyti explique cette distorsion des choix avec la théorie des perspectives, qui a démontré que les individus ne traitent pas les probabilités de façon linéaire. “Les individus surestiment les faibles probabilités et sous-estiment les hautes”, explique-t-elle. Ce phénomène cognitif est appelé insensibilité aux probabilités.

D’après “Entrepreneurial choice under ambiguity and the impact of overconfidence: evidence from the lab”, d’Anisa Shyti. Elle a reçu le prix du meilleur article au consortium doctoral européen de stratégie, d’entrepreneuriat et de l’innovation 2012 se tenant à Copenhague en septembre dernier.

APPLICATIONS DANS L’ENTREPRISE
APPLICATIONS DANS L’ENTREPRISE

Cette recherche sur les liens entre confiance excessive et comportements à risques des dirigeants peut aider à mieux comprendre le profil de ces individus. Investisseurs et fonds d’investissement sont susceptibles de vouloir isoler les effets de l’orgueil démesuré de ceux de l’excès de confiance. En effet, un entrepreneur sûr de lui, optimiste et charismatique a plus de chance d’inspirer confiance dans sa vision des choses et par conséquent de réunir capitaux et ressources humaines autour d’un projet. “La confiance excessive peut être un moteur, poussant quelqu’un à aller où personne n’a osé aller et ainsi mener à l’innovation ou à l’échec.” Anisa Shyti suggère également que les entrepreneurs, dans certaines situations, prennent le temps de l’analyse et de la réflexion pour réduire les facteurs de risque. “Bien qu’il soit impossible de tout prévoir, certaines inconnues peuvent être étudiées et résolues, explique-t-elle. Vous ne pouvez pas toujours réduire le risque, mais il est probable que les entrepreneurs prospères aient une conscience de l’incertitude et une aptitude à prendre avantage de l’inattendu plus grandes que la moyenne. À risque élevé, rendement élevé.”

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

L’expérience en laboratoire a été menée sur 40 volontaires issus de l’Executive Education Program (programme de formation des cadres supérieurs de HEC). L’état psychologique des participants (excès de confiance, manque de confiance, confiance ordinaire) était évalué grâce à un jeu dont la difficulté était contrôlée. Les sujets devaient ensuite choisir entre un investissement “risqué” (de 10 à 20 % de chance de réussite) et un investissement “sûr” dont la probabilité de succès était précisément connue.