L’optimisme des entrepreneurs

David Thesmar, Professeur de Finance - MIT Sloan School of Management - 15 septembre 2011
manager optimiste, visage contente

Idées clés

• Au moment de la création de leur organisation, plus de la moitié des entrepreneurs surestiment leurs perspectives de développement. Ils ne sont que 5%à les sous-estimer.

• Il existe une corrélation positive entre les croyances de l’entrepreneur et ses choix de financement : réaliste, il optera pour un financement de long terme, alors quel’optimiste choisira plutôt un financement de court terme, qu’il estime moins coûteux.

David Thesmar ©HEC Paris

David Thesmar est professeur de Finance à MIT Sloan School of Management. Il fut professeur à HEC Paris entre 2005 et 2016. Diplômé de l’école polytechnique et de l’école (...)

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Depuis plusieurs années, la psychologie a fait son entrée dans le champ de la recherche économique et son utilité est désormais reconnue pour expliquer les comportements des acteurs de l’économie, en particulier la formation de leurs croyances. C’est ainsi qu’en 2002, le prix Nobel d’économie était remis à Daniel Kahneman, psychologue de formation, pour ses travaux sur les jugements et les décisions en situation d’incertitude. David Thesmar et Augustin Landier s’inscrivent dans la continuité de ces travaux. Ils s’intéressent ici aux apports de la psychologie pour expliquer la formation des croyances qui mènent à la création d’entreprises et leurs incidences sur les décisions financières de l’entrepreneur.


CRÉER SON ENTREPRISE : UN CHOIX IRRATIONNEL ?

Un grand nombre d’études empiriques montre que les entrepreneurs gagnent en moyenne nettement moins avec leur propre structure que s’ils étaient salariés. D’autant qu’au-delà de la rémunération, créer son entreprise implique un don de soi très important, pouvant aller jusqu’à l’engagement de son patrimoine personnel. Pourquoi alors se lancer ? Pourquoi est-ce que certains font ce choix a priori irrationnel de “créer leur boite ?” La psychologie cognitive distingue deux types de motivations pouvant expliquer cette décision : l’une touche au désir d’autonomie ; l’autre touche au processus de formation des croyances. En particulier, à l’optimisme qui pousserait les entrepreneurs à juger leurs chances de succès plus importantes qu’elles ne le seraient en réalité. C’est à ce dernier point que David Thesmar et Augustin Landier se sont intéressés.


OPTIMISME ET ERREURS DE PERCEPTION

L’optimiste a pour caractéristique principale de croire en ses chances de succès. Cela ne signifie pas qu’il n’envisage que la réussite, simplement qu’il a tendance à systématiquement sous-évaluer ses risques d’échec. L’échantillon utilisé par David Thesmar et Augustin Landier met en évidence cette tendance chez les chefs d’entreprises : au moment de la création de leur organisation, seuls 5 % d’entre eux sous-estiment les perspectives de développement de leur entreprise. Ils sont en revanche plus de 50 % à les surestimer. Les deux chercheurs montrent également que ces erreurs d’appréciation se répètent : l’optimisme des entrepreneurs semble pérenne.


QUI EST OPTIMISTE ?

 L’étude menée permet à David Thesmar et Augustin Landier de mettre en évidence quelques caractéristiques sociodémographiques qui influencent l’optimisme des chefs d’entreprise (leur tendance à surévaluer leurs chances de réussite) :

 • les diplômes : un individu disposant d’une formation supérieure estime plus facilement qu’il est à même d’appréhender son environnement de façon globale ;

 • la “bonne idée” : les personnes qui ont créé leur entreprise au motif principal d’avoir eu une idée novatrice sont particulièrement optimistes sur leurs perspectives de développement ;

 • le genre : les hommes sont plus optimistes que les femmes. Ce résultat corrobore bon nombre d’expériences montrant qu’ils ont tendance à surestimer l’acuité de leur jugement ;

 • la création : les créateurs d’entreprise sont plus optimistes que les repreneurs d’entreprises. Ces derniers se lancent souvent pour saisir une opportunité (héritage, notamment) et évaluent leur environnement de façon plus réaliste ;

 • l’expérience : les individus qui ont de l’expérience dans leur domaine d’activité* s’avèrent moins optimistes. L’expérience peut en réalité avoir des effets opposés : elle rend parfois “overconfident” mais, à l’inverse, elle permet également de mieux appréhender son environnement et d’en évaluer les risques. Il semble que ce dernier effet soit prépondérant dans la pratique.


ÉTAT D’ESPRIT ET DÉCISIONS FINANCIÈRES

David Thesmar et Augustin Landier élaborent par ailleurs un modèle où entrepreneurs réalistes et optimistes coexistent, afin d’expliquer comment les croyances des entrepreneurs affectent le marché du crédit. Ils montrent qu’il existe un unique équilibre dans lequel les optimistes choisissent l’endettement à court terme, tandis que les réalistes optent pour l’endettement à long terme. En effet, les premiers, qui sous-évaluent systématiquement leurs chances d’échecs, pensent qu’ils génèreront des fonds immédiatement et pourront donc rembourser un emprunt à court terme. À l’inverse, les pessimistes, qui envisagent de rencontrer des difficultés, choisissent un mode de financement qui leur permettra de s’adapter à une évolution négative et nécessitera par exemple de renégocier leur dette. Les tests empiriques réalisés par les auteurs corroborent ces résultats. La confrontation de l’état d’esprit des entrepreneurs à la structure de leur capital montre qu’il existe une corrélation entre les prévisions de succès des entrepreneurs et leurs choix de financement.

 * Dans le cadre de ce travail, les auteurs considèrent l’expérience dans l’industrie.


D’après un entretien avec David Thesmar et son article “Financial contracting with optimistic entrepreneurs” , Review of Financial Studies , January 2009, vol. 22, n° 1, pp. 117-150, co-écrit avec Augustin Landier, professeur à la Toulouse School of Economics. Ses recherches portent sur la finance corporate et la gouvernance, l’asset management, les organisations et les croyances économiques.

APPLICATIONS POUR L’ENTREPRENEUR
APPLICATIONS POUR L’ENTREPRENEUR

Cet article s’intéresse aux décalages de perceptions entre les acteurs économiques. Dans le cas de la création d’entreprise, l’entrepreneur qui a osé “sauter le pas” a tendance à mal évaluer son horizon, ce qui le pousse à adopter une conduite risquée. Aussi, entre un financement de court terme à un taux de 4 % et un autre à plus long terme et à un taux de 8 %, il choisira la première option. Ce choix est selon lui moins coûteux, car il est persuadé de pouvoir rembourser son emprunt rapidement. Il surestime en fait la probabilité de réussir et est prêt à engager une caution personnelle ou à courir le risque de payer des agios qui viendront renchérir le coût du financement de son activité. Face à lui, le banquier tire profit de ces erreurs de jugement. Ce travail montre ainsi que les chefs d’entreprises ont parfois une perception biaisée de la réalité. Il est indispensable pour les entrepreneurs de prendre toute la mesure de ce biais psychologique qui influence leurs décisions et peut notamment nuire à leur financement. 

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Afin de mesurer l’optimisme des chefs d’entreprises, les chercheurs utilisent les résultats de l’enquête SINE réalisée par l’INSEE auprès de 30 778 entrepreneurs français en 1994 et 30 068 en 1998. Ces mêmes entrepreneurs ont à nouveau été interrogés au bout de trois ans. Les informations collectées ont trait aux caractéristiques sociodémographiques de ces dirigeants (âge, formation…), à leurs attentes futures (“je vais me développer”, “je vais embaucher”…) et à leurs motivations initiales. Puis, pour mesurer l’“optimisme” entrepreneurial, les auteurs ont comparé les attentes initiales des entrepreneurs aux résultats effectifs de leurs entreprises (croissance du chiffre d’affaires, hausse du nombre d’employés…) en utilisant les données comptables de l’INSEE.