Quand Faut-il laisser partir une innovation?

Ulrich Hege, Professeur de Finance - 15 janvier 2014
Quand Faut-il laisser partir une innovation?

À chaque fois qu’une innovation naît dans une entreprise, une question se pose : faut-il l’exploiter en interne ou est-il préférable de laisser son créateur la développer dans sa propre structure ? Tout dépend de la capacité de l’entreprise mère à la faire fructifier, analysent Ulrich Hege, Michel A. Habib et Pierre Mella-Barral.

Ulrich Hege ©HECParis

Docteur en économie de l’Université de Princeton, Ulrich Hege est Directeur et Professeur à TSE (Toulouse School of Economics) depuis juin 2016. Avant de rejoindre TSE, il fut (...)

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Les grandes innovations ne naissent pas toutes dans un garage ou une université. Au contraire, la plupart des start-up de la Silicon Valley sont des spinouts de sociétés existantes, des firmes créées par des ingénieurs ayant quitté leur entreprise pour créer la leur. Fairchild Semiconductor, par exemple, fruit de la rencontre de huit ingénieurs issus de Shockley Semi conductor Laboratory, a elle-même donné naissance à Intel et plusieurs autres sociétés high-tech. Mais pourquoi dans ces situations l’entreprise originale s’est-elle privée d’innovations aussi rentables ?

POURQUOI UNE ENTREPRISE PEUT-ELLE AVOIR INTÉRÊT À RETENIR UNE INNOVATION…

D’une part, l’innovateur lui-même peut avoir intérêt à développer son concept dans l’entreprise qui l’a vu naître. Quel confort en effet, de bénéficier de la force financière, marketing et commerciale d’une grande entreprise, de s’appuyer sur son savoir-faire et toutes ses fonctions supports (juridique, logistique, finance, etc.) ! Quant à l’entreprise qui perd une innovation, elle se coupe d’une opportunité de croissance potentielle et prend le risque de laisser émerger un concurrent. Elle perd également les compétences des salariés qui la quittent. Plus encore, montrent Michel A. Habib, Ulrich Hege et Pierre Mella-Barral, la société mère se prive de toutes les innovations qui peuvent naître de la nouvelle activité. Ce paramètre, que les chercheurs ont intégré dans leur modèle, a un impact prépondérant : chaque innovation est, à son tour, le vecteur de tout un potentiel d’innovations futures. S’en priver limite la croissance et diminue les opportunités de profits, montre le modèle élaboré par les chercheurs. Les dirigeants doivent-ils donc s’efforcer de retenir toutes les innovations qui naissent dans leur entreprise ?

… OU AU CONTRAIRE À LA LAISSER PARTIR

Fonder une entreprise autour d’une innovation centrale peut s’avérer extrêmement efficient. Bien que l’investissement en ressources soit plus important, les spinouts bénéficient d’une organisation radicalement différente de la société mère et mieux adaptée au nouveau produit/service. Il peut en effet être difficile pour une entreprise existante de comprendre et d’intégrer, à tous les niveaux de l’organisation (de la vision des dirigeants aux fonctions les plus opérationnelles) un nouveau concept, une nouvelle façon d’aborder le marché, de définir les prix et de développer ses ventes. Si, à un stade ou un autre du processus de fabrication ou de vente, l’organisation n’est pas adaptée au produit/ service, il est pertinent de songer à le développer ailleurs, dans une structure ad hoc. Car quand une innovation est retenue par une entreprise inadaptée, tout le monde y perd : le produit/service ne convainc pas et la rentabilité moyenne de l’entreprise diminue. Selon Ulrich Hege, il existe un seuil “d’adaptation” (fit) à partir duquel il est plus intéressant de rester centré sur son cœur d’activité et donc de limiter le développement d’innovations en interne.


guillemet

Laisser partir certaines innovations constitue une source de créativité en interne.



LES SPINOUTS, UNE MENACE SÉRIEUSE EN MATIÈRE DE CONCURRENCE ?

Si laisser partir une innovation peut faire naître un nouveau rival sur le marché, une entreprise qui garde toutes ses créations jalousement est-elle pour autant immunisée contre la concurrence ? Certainement pas, répond Ulrich Hege qui explique que toute entreprise est caractérisée par le même cycle de maturation : plus une entreprise grandit, moins elle innove. Les jeunes sociétés sont toujours plus innovantes, elles investissent davantage en R&D et la rentabilité moyenne de leurs innovations est supérieure.

QUAND LAISSER PARTIR UNE INNOVATION STIMULE LA CRÉATIVITÉ EN INTERNE

Ulrich Hege et ses co-auteurs observent enfin que le fait même de laisser partir certaines innovations constitue une source de créativité en interne : les jeunes ingénieurs sont stimulés par la perspective de trouver l’idée ou le produit qui fera leur succès et leur permettra peut-être de créer leur propre structure. Les jeunes entreprises sont également plus innovantes car les chercheurs, qui sont généralement proches du dirigeant, savent que leur chance d’innover et de devenir à leur tour entrepreneur est plus grande qu’ailleurs. Quand l’innovateur doit-il alors quitter son employeur pour créer sa propre entreprise ? Tout dépend des besoins de l’innovation : si elle peut trouver sa place dans la stratégie de la maison mère et s’accommoder de son organisation en s’appuyant sur ses fonctions de support, il est opportun de rester. Si, au contraire, l’innovation requiert une vision différente, une autre organisation — en d’autres termes : si les ressources spécifiques à mettre en œuvre ont plus de poids dans le succès de l’innovation que l’existence de fonctions de support et de la force de frappe de l’entreprise où elle a été conçue, l’innovateur a tout intérêt à créer sa propre structure.

D’après un entretien avec Ulrich Hege et l’article Entrepreneurial Spawning and Firm Characteristics” co-écrit avec Michel A. Habib et Pierre Mella-Barral (Management Science,décembre 2013).

APPLICATIONS POUR L’ENTREPRISE
APPLICATIONS POUR L’ENTREPRISE

L’étude menée par Michel A. Habib, Ulrich Hege et Pierre Mella-Barral permet de comprendre la dynamique des entreprises innovantes et l’évolution de leur périmètre. La décision de retenir ou laisser partir les innovations dépend de la taille, de l’âge, de la rentabilité de l’entreprise, de sa force d’attraction et, plus que tout, de son adaptation au déploiement de l’innovation, montrent les chercheurs. L’étude offre un cadre de réflexion aux dirigeants qui s’interrogent sur l’opportunité de développer une innovation en interne ou de la monnayer en laissant partir ses créateurs, ou encore d’externaliser la recherche via l’acquisition des start-ups ou spinouts innovants.


MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Les chercheurs développent une modélisation théorique et dynamique qui s’inscrit à la fois dans la tradition de la théorie du management, de la théorie de la finance et de la théorie des contrats de la microéconomie. Le modèle permet d’analyser l’effet d’une innovation sur le périmètre de l’entreprise : sa taille, sa croissance, la diversification ou l’externalisation de ses activités, etc. En particulier, il tient compte du potentiel d’innovations futures de chaque innovation originale.