Revenus de l’entrepreneuriat:

Inférieurs à ceux du salariat ou plus difficile à évaluer

Thomas Åstebro, Professeur de Stratégie et Politique d'Entreprise - 15 janvier 2014
Revenus de l’entrepreneuriat:

À l’exception de quelques avocats surdoués et d’“entrepreneurs superstars”, la majorité de ceux qui se mettent à leur compte gagne en moyenne moins d’argent que lorsqu’ils étaient salariés. Ils travaillent également plus longtemps et perdent leurs congés payés. Existe-t-il alors une explication rationnelle à ce choix d’indépendance en dépit de ces désavantages ? Est-il possible que les faibles gains associés à l’entrepreneuriat résultent d’une dissimulation d’une partie des bénéfices réalisés ?

Thomas Åstebro ©HEC Paris

Thomas Åstebro enseigne le management de l’innovation et l’entrepreneuriat à HEC Paris depuis 2008. Il est titulaire d’un Master d’Ingénieur et d’un MBA de la Chalmers University (...)

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Avant d’envisager de quitter leur emploi pour plus de liberté, les salariés devraient considérer les faits suivants : les entrepreneurs gagnent en moyenne 4 à 15 % moins par an, ils travaillent plus, n’ont pas l’assurance d’un revenu régulier et s’attribuent rarement d’augmentation. Seule une petite fraction d’entre eux gagneront beaucoup plus qu’en tant qu’employé. Autrement dit, à chaque Richard Branson correspondent des milliers de restaurateurs, graphistes et plombiers trimant pour un salaire inférieur à celui de leurs homologues salariés. Si une différence de 4 à 15 % par an peut paraître dérisoire, “cela représente un grand manque à gagner à la fin d’une vie”, souligne Thomas Astebro. Le seul segment de la population pour lequel le chercheur n’a pas trouvé d’écart de revenus significatif entre salariés et indépendants est le domaine universitaire. Selon lui, l’“academic discount”, autrement dit la pression à la baisse sur les salaires universitaires liée au grand nombre d’individus désireux d’embrasser une carrière d’enseignant-chercheur, explique ce phénomène. En dehors de ce cas exceptionnel, la question demeure : pourquoi un individu rationnel préfèrerait-il l’entrepreneuriat au salariat si l’opération s’avère à la fois plus risquée et moins avantageuse financièrement ?

EXPLIQUER LE CHOIX DE L’ENTREPRENEURIAT

De nombreuses théories rivalisent pour expliquer le mystérieux choix de l’indépendance. Des modèles de type matching and learning et d’autres basés sur les tensions au sein du marché du travail permettent d’analyser les mécanismes d’entrée et de sortie sur les marchés de l’entrepreneuriat et du salariat. “Les travailleurs les moins compétents qui se font licencier et se retrouvent au chômage finissent par se tourner vers la création d’entreprise”, explique Thomas Astebro. Dans ce cas, un manque d’aptitudes explique un salaire inférieur. Une autre hypothèse serait que certains entrepreneurs, ayant déjà beaucoup investi dans leur projet, auront tendance à persister même dans la difficulté afin d’amortir des coûts pourtant irrécupérables (sunk costs). Enfin, personne ne peut nier l’attrait de la satisfaction non-financière offerte par l’entrepreneuriat : autonomie, flexibilité et meilleur usage des compétences personnelles. Mais y a-t-il une réelle différence de niveaux de vie entre indépendants et salariés ? Celle-ci serait-elle la conséquence d’une déclaration partielle des revenus par les entrepreneurs ?

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Lors d’enquêtes, dès que vous abordez le thème de l’argent, un tiers des personnes interrogées refuse de répondre.



DISSIMULER SES REVENUS AU FISC

Selon les chercheurs, l’explication la plus plausible de la différence de revenus entre salariés et indépendants est à chercher dans la dissimulation d’une partie des revenus par les entrepreneurs. Ils ont la possibilité de ne pas facturer certaines de leurs activités, chose pratiquement impossible pour un salarié. Thomas Astebro souligne que l’évasion fiscale est une forte motivation pour ne pas déclarer ses revenus. Il est établi que 99,5 % des salaires étaient volontairement reportés aux autorités fiscales américaines en 1987 alors que seulement 51 % des revenus entrepreneuriaux étaient connus. Selon lui, les individus dissimuleraient même leurs revenus lorsqu’ils sont interrogés dans le cadre d’études. “Les entrepreneurs craignent d’être dénoncés à l’administration fiscale, affirme-t-il. Lors d’enquêtes, vous pouvez tout demander aux sondés concernant leur situation maritale, le nombre de leurs enfants, la durée de leur relation, mais dès que vous abordez le thème de l’argent, un tiers des personnes interrogées refuse de répondre.” Si les entrepreneurs gagnent plus que ce qu’ils déclarent, alors l’écart de salaires entre eux et les salariés est une illusion.

LE DIABLE SE CACHE DANS LES DÉTAILS : LES DÉPENSES ALIMENTAIRES

Pour tester leur hypothèse, Thomas Astebro et son collègue ont travaillé à partir d’un modèle sur les dépenses alimentaires pour évaluer la quantité de revenu non déclaré. En étudiant plus d’une décennie de données provenant d’une enquête par panel sur les ménages américains, ils ont découvert que les travailleurs indépendants avaient un budget nourriture bien supérieur à celui des salariés. Le modèle montre que la dissimulation de ces avantages masque un revenu moyen des indépendants supérieur de 10 à 40 % à ce qu’ils déclarent. “Si ces résultats sont corrects, l’entrepreneuriat s’avèrerait finalement plus lucratif que le salariat”, affirme le chercheur. Mais ce modèle reposant sur l’hypothèse que les deux populations possèdent les mêmes habitudes alimentaires ne satisfait pas totalement l’auteur. “Il arrive que les entrepreneurs aillent plus souvent au restaurant pour entretenir leur réseau, organiser des réunions et stimuler leurs affaires”, souligne-t-il. C’est pourquoi lorsque l’analyse se focalise sur la nourriture consommée à domicile, la différence entre les deux camps diminue. Une étude canadienne ainsi ajustée a montré que l’écart moyen de revenu était de 3 000 dollars (CAN) par an, ce qui n’est pas considérable. Mais même si les revenus des entrepreneurs sont alors “seulement” 7 à 30 % supérieurs, ce n’est pas négligeable. “Nous avons identifié l’explication la plus plausible. À nous de trouver maintenant la bonne méthode pour la confirmer”, conclut Thomas Astebro.

D’après un entretien avec Thomas Astebro et l’article “The entrepreneurial earnings puzzle: Mismeasurement or real?” coécrit avec J. Chen (Journal of Business Venturing , 2014, vol. 29, pp. 88-105).

IMPLICATIONS POUR LES RESPONSABLES POLITIQUES
IMPLICATIONS POUR LES RESPONSABLES POLITIQUES

L’Europe, le Chili et bien d’autres pays subventionnent l’entrepreneuriat à l’aide de politiques publiques telles que la garantie de prêts et les avantages fiscaux destinées aux start-up. Mais si les individus désirent devenir indépendants malgré des revenus inférieurs, ou comme le suggère cette étude, gagner davantage qu’un salarié, pourquoi maintenir ces incitations financières ? Cette question se pose notamment en période d’austérité fiscale, explique Thomas Astebro : “Pourquoi dépenser de l’argent pour stimuler l’entrepreneuriat si les individus choisiront cette voie de toute façon ?” En revanche, le chercheur montre la nécessité de soutenir les entreprises comme celles à l’origine de la découverte de l’ADN recombiné, de la pénicilline ou de l’algorithme de compression mp3. “De telles entreprises profitent à la population dans son ensemble, en termes de santé et de bien-être, contrairement à un restaurant ou un pressing, qui ne rapportent qu’à leur propriétaire.”

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Afin de mesurer l’écart de revenus et des dépenses alimentaires entre entrepreneurs et salariés, les chercheurs se sont appuyés sur la plus vaste enquête au monde sur les ménages : la Panel Study of Income Dynamics. D’une envergure de 15 années, elle s’appuie sur un échantillon représentatif des foyers américains. Le panel étudié contenait plus de 39 000 observations sur 7 371 ménages appartenant à la population active entre 1980 et 1997 et entre 1990 et 1996. Parmi eux, 13 % étaient des travailleurs indépendants.