Stimuler l’innovation: En agissant sur la perception qu’ont les managers de leur environnement

Nils Plambeck, Professeur de Stratégie et Politique d'Entreprise - 15 mars 2012
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Dans des contextes d’affaires qui changent rapidement et constamment, quel est le lien de cause à effet entre l’évolution des technologies, de la demande, ou des régulations et le développement de nouveaux produits ? Quels sont les ressorts de la capacité d’innovation d’une entreprise?

Nils Plambeck ©HEC Paris

Professeur en stratégie et politique d'entreprise à HEC Paris, Nils Plambeck oriente principalement ses recherches sur les déterminants et conséquences de la cognition en contexte (...)

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“J’ai voulu identifier les facteurs déclenchants de l’innovation, explique Nils Plambeck. S’agissant d’un processus qui ne fonctionne pas à l’identique pour tous les individus, je savais qu’il fallait aborder les choses sous un angle interprétatif ou cognitif.” Le chercheur est alors rapidement arrivé la question suivante : quels sont les types de perception managériale qui stimulent l’innovation ? “Les recherches antérieures montrent que les émotions négatives sont celles qui incitent le plus souvent à l’action car elles signalent un besoin de changement, et pourtant, la cognition négative a fait jusqu’ici l’objet d’une attention limitée dans les travaux sur l’entrepreneuriat. J’ai donc décidé de mettre le rôle de la négativité dans l’innovation au centre de mes investigations.” Également présent à l’esprit de Nils Plambeck, l’impact essentiel de l’environnement dans lequel évolue le manager sur sa vision du monde ; en d’autres termes, le contexte organisationnel influence sans nul doute le degré de négativité dans l’interprétation par les managers de l’actualité d’un secteur d’activités. “J’ai approché le phénomène dans sa globalité, en considérant l’interaction entre négativité managériale et contexte de l’organisation, et l’influence respective et conjuguée de ces deux paramètres sur l’activité entrepreneuriale.”


VISIONS PLUS NÉGATIVES, PRODUITS MOINS INNOVANTS

Quand un manager évalue comme négatif un changement dans l’environnement externe de son entreprise, il l’interprète comme un facteur probable de dommages pour elle, explique Nils Plambeck. Un évènement déclencheur perçu négativement signifie par conséquent que le manager se sent menacé, un sentiment qui conduit les décideurs à limiter sa recherche d’informations. Il est donc moins susceptible d’acquérir les connaissances inédites qui alimentent l’innovation. En d’autres termes, plus la réception par un manager de l’évènement déclencheur est négative, moins le produit qui en résulte sera innovant. Forts de ce nouvel éclairage, comment les leaders peuvent-ils assurer une maîtrise pratique de la cognition liée à l’innovation ? La première étape est d’identifier les facteurs qui influent sur la négativité des perceptions.


LA STRATÉGIE D’ENTREPRISE INFLUENCE LA PERCEPTION DES MANAGERS

Nils Plambeck a opéré la distinction entre stratégies d’entreprise défensives, définies par la volonté de maintenir une position sur son marché, et stratégies offensives axées sur une recherche constante de nouvelles opportunités à exploiter. L’objectif de cette distinction est d’analyser la corrélation potentielle entre un positionnement défensif de l’entreprise et la négativité des réponses managériales aux changements contextuels. Ses résultats confirment que les stratégies d’entreprise défensives induisent un état d’esprit plus négatif chez les managers. “Quand la stratégie d’une entreprise conditionne ses managers à envisager l’environnement comme une menace, ils ont tendance à capter des informations plus négatives que dans le cadre d’une stratégie offensive incitant à regarder cet environnement comme source de nouvelles opportunités.” Mais la teneur défensive ou offensive d’une stratégie détermine-t-elle directement le degré d’innovation d’une entreprise, ou joue-telle un rôle par l’intermédiaire de l’influence exercée sur les perceptions des managers ? Les deux propositions s’avèrent vraies : Nils Plambeck montre que la stratégie a, d’une part, une action directe sur la faculté d’innovation de l’entreprise car elle oriente ses valeurs et ses objectifs, et d’autre part un poids indirect par le biais de ses effets sur la négativité de l’état d’esprit des managers.


LA CAPACITÉ D’INNOVATION N’EST PAS UNE QUESTION D’ARGENT

Nils Plambeck s’est par ailleurs intéressé au débat qui a cours actuellement sur le rapport entre le niveau de ressources d’une organisation et son activité entrepreneuriale. Certains chercheurs voient dans des ressources en R&D élevées un atout permettant aux grandes entreprises de développer des produits plus innovants, et un filet de sécurité qui les protège des contingences, donnant ainsi aux managers une plus grande liberté d’expérimentation. Un argument opposé regarde à l’inverse des ressources élevées comme un frein à l’innovation, dans la mesure où une organisation plus grande implique plus de règles formelles et de mécanismes de contrôle (la taille étant évaluée à la fois en termes d’effectifs et de disponibilité d’un excédent de ressources). Les recherches de Nils Plambeck montrent quant à elles que des moyens plus importants conduisent les managers à réagir moins négativement aux changements contextuels et ne nuisent donc pas à la capacité d’innovation de l’entreprise. Mais, sans être pour autant un obstacle, ce n’est pas la disponibilité d’un excédent de ressources qui est un vecteur direct d’innovation. Il apparait en fait que la taille de l’organisation influence globalement l’état d’esprit des managers, qui à son tour influe sur la capacité d’innovation, mais n’a pas d’impact direct sur la valeur innovante de ses nouveaux produits.



D’après une interview de Nils Plambeck et son article “The development of new products: The role of firm context and managerial cognition” (Journal of Business Venturing , Elsevier, 2011).

APPLICATIONS PRATIQUES
APPLICATIONS PRATIQUES

En identifiant les facteurs qui affectent les processus décisionnels des top managers, le travail de Nils Plambeck souligne l’impact de la perception qu’ont les managers de leur environnement sur la capacité à innover de l’entreprise. “La première étape est la prise de conscience des mécanismes à l’oeuvre”, explique le chercheur qui suggère un contrôle pratique de la cognition au sein de l’entreprise par une ouverture sur l’extérieur. “Essayez de voir les problèmes sous un autre angle ; parlez à des interlocuteurs externes à l’organisation, qui ne sont pas sous l’influence du système cognitif qui façonne votre vision d’une question spécifique. Ces échanges – surtout au sujet des évènements contextuels qui paraissent cruciaux – adviennent rarement naturellement, ce qui explique que beaucoup d’entreprises engagent des collaborations formelles avec des universités, des consultants ou d’autres entreprises.

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Afin de tester ses hypothèses, Nils Plambeck et son équipe de recherche ont recueilli des données auprès de 84 entreprises du secteur de l’équipement automobile en Allemagne. Les CEO ont été systématiquement contactés par téléphone pour solliciter la participation de leur entreprise et obtenir le nom de la personne en charge de l’innovation produit, à qui ont été ensuite envoyés les questionnaires. Ces derniers portaient sur le degré de “défensivité” de la stratégie d’entreprise, la disponibilité d’un excédent de ressources, le niveau d’innovation du dernier produit développé, et le degré de négativité de perception du répondant vis-à-vis de l’événement déclencheur de l’innovation.