Colère en entreprise: Hommes et femmes, inégaux face à l’énervement?

Eric Uhlmann, Professeur de Management et Ressources Humaines - 15 janvier 2011
femme en colère

Et si Ségolène Royal avait perdu l’élection présidentielle de 2007 uniquement parce qu’elle s’était emportée contre Nicolas Sarkozy lors de leurs débats, l’énervement de ce dernier servant, au contraire, ses intérêts ? Les recherches d’Eric Luis Uhlmann et Victoria Brescoll montrent en effet que les hommes et les femmes ne sont pas égaux devant la colère dans le cadre du travail, loin de là ! 

Eric Uhlmann ©HEC Paris

Eric Uhlmann était professeur de ressources humaines et de management à HEC Paris entre 2013 et 2014. Il a étudié la psychologie sociale à l’université de Washington puis à Yale (...)

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L’article d’Eric Luis Uhlmann et Victoria Brescoll commence par une anecdote : en 2006, le président du Comité National Républicain aux États- Unis, Adam Nagourney, avait affirmé à la télévision qu’Hillary Clinton était “trop en colère pour être élue présidente”. Les médias en avaient alors fait leurs choux gras, Maureen Dowd écrivant par exemple dans le New York Times qu’on donnait à Hillary Clinton “le rôle de la femme en colère. Cette ruse revient à la menotter. Si elle n’attaque pas fortement le Président Bush, elle est timorée, une vraie fillette. Si elle le fait, elle devient une sorcière et une mégère”. Bien que les politicien(ne)s aient toujours tenté de dénigrer leurs adversaires, ce cas particulier soulève des questions quant à la capacité d’une femme qui se serait mise en colère à gagner une élection… ou à progresser dans l’entreprise.

LES STÉRÉOTYPES ONT LA VIE DURE

S’appuyant sur des recherches antérieures, les auteurs montrent que pour diverses raisons et notamment des stéréotypes bien ancrés, il existe une vraie différence entre les hommes et les femmes vis-à-vis de la colère : ces dernières ne profitent pas du même effet positif quand elles perdent leur sang-froid. Certaines études* établissent en effet que les hommes qui expriment de la colère dans le cadre du travail peuvent en bénéficier, leur entourage leur accordant alors plus d’importance, de pouvoir et d’indépendance.

DES DIFFÉRENCES MARQUÉES ENTRE LES SEXES

“On perçoit la colère d’un homme comme une réponse à des circonstances objectives, extérieures, mais celle d’une femme comme le fruit de sa personnalité, écrivent les auteurs. Résultat : dans le cadre du travail, la colère d’une femme peut laisser entendre qu’elle n’est pas compétente pour gérer des situations professionnelles.” Cela se traduit par des responsabilités et des salaires moins importants, à en croire les résultats chiffrés des études*. Et la perte d’estime encourue par une femme est d’autant plus importante que son comportement semble motivé par sa personnalité, en particulier dans le cas où elle parait ne plus se contrôler. La seule chose qui peut amoindrir l’impact de sa colère est que la femme en question fournisse une explication basée sur des éléments extérieurs à elle-même, à une situation frustrante par exemple. “Pour les hommes, cela semble être avantageux de s’énerver sans pour autant devoir se justifier”, précise Eric Luis Uhlmann qui montre que les hommes étant sortis de leurs gonds sans s’expliquer sont mieux vus, mieux payés et paraissent plus compétents non seulement part par rapport à ceux qui ne montrent aucune émotion, mais également par rapport à ceux qui ont cherché à s’expliquer.


article 18 - salaire moyen -fr

DES TACTIQUES À PEAUFINER

Si, au regard de ces résultats, la tactique à employer pour les hommes est limpide – s’énerver sans s’expliquer – il n’en va pas de même pour les femmes. En effet, si la colère peut être utile dans certaines situations (par exemple pour inciter d’autres à assumer leurs responsabilités ou pour les fustiger s’ils sont incompétents), d’après l’ouvrage Madam Secretary: A Memoir** de Madeleine Albright, les femmes doivent parfois rester impassibles afin de paraître rationnelles, si elles veulent gravir et rester en haut de l’échelle sociale. “On ne peut ni conseiller aux femmes de s’énerver, parce que cela peut avoir un impact négatif, ni de ne jamais le faire, parce que cela peut aussi être utile dans certaines situations”, poursuit Eric Luis Uhlmann. Le chercheur leur recommande alors d’adopter une ligne de conduite précise : essayer de ne jamais trahir leurs émotions et de donner des explications liées à la situation si jamais elles s’emportent.

DES LIMITES NOTAMMENT LIÉES AUX DIFFÉRENCES CULTURELLES

Toutefois, les auteurs précisent que ce conseil n’est pas toujours applicable aux situations “autres que les entretiens d’embauche et le stade de formation de la première impression”. Ils ajoutent que la tendance observée peut être moins importante, voire nulle, entre des collègues qui ont appris à se connaître. Par ailleurs, les auteurs indiquent que l’échantillon de population étudié, composé à 85 % d’Américains blancs, n’est pas idéal. “Les émotions négatives ont peut-être plus de réussite en France qu’aux États-Unis”, ajoute Eric Luis Uhlmann, qui vient de commencer avec ses étudiants un travail de recherche sur les différences importantes entre Français et Américains dans le comportement au travail. Car la culture joue un rôle déterminant: “En Amérique latine, par exemple, la colère est aussi bien perçue chez les femmes que chez les hommes.” Le chercheur va également prolonger son étude cet été en Chine, où il sait que “la colère est beaucoup moins admise en milieu professionnel”. Des travaux qui devraient être riches en enseignements pour toutes les entreprises qui doivent faire face à des équipes multiculturelles.

* Voir notamment “Anger and advancement versus sadness and subjugation: The effect of negative emotion expressions on social status conferral”, de Larissa Tiedens, Journal of personality and social psychology, 2001.

** Hyperion, 2003.

D’après un entretien avec Eric Luis Uhlmann et l’article “Can an Angry Woman Get Ahead? Status Conferral, Gender, and Expression of Emotion in the Workplace” (Psychological Science , Vol.19, No. 3, Mars 2008, pp 268-275), coécrit avec Victoria Brescoll.

APPLICATIONS DANS L’ENTREPRISE
APPLICATIONS DANS L’ENTREPRISE

Les résultats des recherches d’Eric Luis Uhlmann et Victoria Brescoll indiquent une marche à suivre précise pour les hommes et les femmes quand la colère gagne une discussion dans des situations professionnelles :

• Les femmes doivent essayer de ne pas trahir d’émotion et, le cas échéant, fournir des explications à leur énervement qui ne soient pas liées à leur personnalité mais plutôt à la situation.

• Bien utilisée (suffisamment motivée sans être excessive dans son expression) la colère des hommes s’avère au contraire un outil quasi systématiquement pertinent pour gravir les échelons. Même pas besoin de se justifier ! 

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Eric Luis Uhlmann et Victoria Brescoll ont étudié les réactions de près de 400 adultes américains, dont 60 % de femmes, à qui ils ont fait visionner des vidéos dans lesquelles des acteurs et actrices avaient différentes réactions lors d’un entretien d’embauche. Trois études ont alors été menées :

• Une première pour déterminer si les participants avaient moins de considération pour une femme en colère que pour un homme en colère.

• Une deuxième pour évaluer leur estime générale pour les individus (hommes et femmes) qui se sont énervés.

• La troisième pour déterminer si une femme qui explique pourquoi elle s’est mise en colère se voit conférer un statut aussi important qu’un homme qui se serait emporté.