Comment les traits de personnalité influencent la sensibilité au stress technologique

Shirish Srivastava, Professeur de Management des Opérations et Systèmes d'Information - 12 novembre 2015
Comment les traits de personnalité influencent la sensibilité au stress technologique par Shirish Srivastava @Fotolia

Cette étude décrypte les effets positifs et négatifs du « stress technologique » et illustre comment certains traits de caractère peuvent contrebalancer ses répercussions sur la performance. Les entreprises peuvent s’inspirer de ces résultats pour prévenir les syndromes d'épuisement professionnel (le fameux « burnout ») et stimuler l’engagement des collaborateurs.

Shirish Srivastava ©HEC Paris

Shirish Srivastava est professeur de management des systèmes d’information à HEC Paris depuis 2008. Il a obtenu son doctorat à l’Université Nationale de Singapour en 2008 et (...)

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L’utilisation des réseaux sociaux, des smartphones et des innombrables technologies de l’information et de la communication (TIC) qui ont envahi le monde du travail a alimenté un nouveau type de stress : le technostress. Ce terme fait référence à la pression imposés par les technologies qui forcent les individus à travailler plus et plus vite, à acquérir de nouvelles compétences et maîtriser de nouveaux systèmes, et à composer avec la menace de l’obsolescence. Jusqu’à ce jour, les recherches se sont surtout attachées à mettre en lumière les effets négatifs du technostress, mais Shirish Srivastava et ses co-auteurs ont pris le parti de s’interroger également sur ses aspects positifs. « Comme tout le monde aujourd’hui a adopté les TIC, nous avons conclu que le technostress associé ne pouvait pas être uniquement négatif. Nous voulions révéler ses qualités et les retombées positives pour l’entreprise ». Les chercheurs souhaitaient enfin se pencher sur le facteur humain. « Certaines personnes sont plus sujettes au stress que d’autres. Notre étude est la toute première à chercher à comprendre comment la personnalité peut contrebalancer les effets du technostress sur les performances professionnelles ». 

Impact de l’extraversion, de l’ouverture et de l’amabilité sur la sensibilité au technostress

« Les entreprises disposent d’informations sur les personnalités de leurs employés, souligne Shirish Srivastava. Elles utilisent souvent des cadres comme les modèles Big Five (voir méthodologie) et Meyer Briggs (MBTI) dans leurs processus de recrutement, mais les informations qui ressortent de ces tests sont sous-exploitées par la suite ». Cette étude révèle que le trait de personnalité dominant chez un individu est un facteur qui détermine son rapport au stress technologique. Par exemple, pour les personnalités extraverties ou ouvertes aux expériences, les sources de technostress peuvent générer une implication dans le travail plus forte et un épuisement professionnel moins marqué. « Les individus largement ouverts à l’expérience se montrent curieux et attirés par la nouveauté. Elles perçoivent donc les TIC comme quelque chose de stimulant, plutôt que comme une menace ». De même, les personnes largement extraverties ont le sentiment que les TIC sont un plus dans leur travail, leur ouvrant des opportunités d’interactions et d’échanges sociaux, qui éloignent le risque de burnout professionnel. En revanche, les personnes chez lesquelles l’amabilité est très marquée sont peu susceptibles d’être performantes dans les environnements où les TIC tiennent une place prépondérante. Shirish Srivastava précise : « Tout le monde aime avoir à faire à des personnes avenantes et arrangeantes, qui acceptent toutes les demandes et suggestions. Mais notre étude révèle que l’association amabilité et sources de technostress favorise les syndromes d’épuisement professionnel ». En fait, ces personnes ont du mal à dire « non » et ne sont donc pas capables de se protéger d’une surcharge de travail. Selon Shirish Srivastava, la leçon à tirer est claire : « Il ne faut pas recruter ou parachuter des personnes aimables, à des postes impliquant un haut degré de sources de technostress ! »

Guillemet
Le trait de personnalité dominant chez un individu est un facteur qui détermine son rapport au stress technologique


Impact du névrotisme et du caractère consciencieux sur la sensibilité au technostress

Shirish  Srivastava affirme que les personnalités faisant preuve d’un fort névrotisme (instabilité émotionnelle) peuvent être des atouts pour l’entreprise. « Une forte présence de ce trait de personnalité peut révéler des esprits aiguisés ». En revanche, lorsque le technostress entre en scène, ce type de collaborateur est susceptible de se montrer moins investi dans son travail. « Ces personnes savent généralement innover ; or, on sait qu’une dose optimale de technostress favorise l’innovation. Mais lorsque le névrotisme est trop fort, il prend le dessus sur l’impact potentiellement positif du technostress et, au final, une personne ouverte à l’innovation pourra se désinvestir et contribuer moins à la bonne marche de l’entreprise. » L’étude montre enfin que le fait d’être consciencieux, (un trait qui suppose persévérance et sens des responsabilités) ne semble ni prévenir le burnout professionnel ni booster l’engagement dans les fonctions impliquant l’utilisation des TIC. Dans le cas du caractère consciencieux, la stabilité inhérente à ce trait de caractère se traduit par une relative insensibilité au technostress. Les personnes consciencieuses évoluent au sein de bulles personnelles d’engagement, acceptant surcharge de travail et complexité accrue dans le cadre de leurs attributions. 

Un gain d’efficacité au niveau du recrutement, du management et de la formation

Les managers et responsables RH auraient tout intérêt à accorder une attention nettement plus grande à la personnalité de chacun lorsqu’ils forment des groupes de travail. À qualifications égales, la meilleure adéquation entre un individu et un poste plus ou moins stressant sur le plan technologique dépend très largement de sa personnalité. Par ailleurs, comprendre comment les traits de personnalité et les sources de technostress sont liés peut permettre de mieux cibler les formations et les programmes de gestion du stress. « La formation doit reposer sur une compréhension double de la personnalité du candidat et du profil du poste. Il n’est pas possible de changer une personnalité, mais en la comprenant, on peut mieux la gérer et même la valoriser pour le bénéfice de tous. Par exemple, un atelier ciblé peut aider une personne affichant un degré de névrotisme important et à en minimiser les impacts négatifs ».Ayant appliqué une méthodologie rigoureuse et de nombreuses variables de contrôle, les chercheurs ont tout à fait confiance en la fiabilité de leurs résultats. Signalons d’ailleurs qu’un certain nombre de participants ont déjà exprimé leur impatience à exploiter ces conclusions pour solutionner des problématiques critiques au sein de leur entreprise. « Nos conclusions sont importantes puisque les salariés qui souffrent d’un syndrome de burntout ne contribuent pas à la bonne santé de leur entreprise. Et pour ce qui est de l’engagement dans le travail que recherchent toutes les entreprises, nous avons démontré qu’il était possible d’améliorer ce facteur. Pour les personnes sur lesquelles les TIC ont un impact stimulant, les sources de technostress peuvent être de puissants leviers de motivation ». 

D’après un  entretien avec Shirish Srivastava et de l'article scientifique "Technostress creators and job outcomes: theorizing the moderating influence of personality traits" co-signée par Shirish C. Srivastava, Shalini Chandra et Anuragini Shirish (Information Systems Journal  2015, n° 25).

Applications dans l'entreprise
Applications dans l'entreprise

Tous les individus sont caractérisés par des traits de personnalité spcéfiques, mais certains sont plus marqués que d’autres. Les informations qui ressortent des tests de personnalité peuvent aider les responsables d’équipes en matière de :

Recrutement : garantir une meilleure adéquation entre les candidats et les postes à pourvoir en tenant compte de la manière dont ils sont susceptibles de faire face aux sources de technostress. 

Gestion de projet : affecter les ressources humaines aux bons projets et former des équipes au sein desquelles les différentes personnalités s’équilibrent les unes les autres.

Formation : cibler les formations en fonction des cas particuliers, des associations personnalités/sources de technostress.


Méthodologie
Méthodologie

Les chercheurs ont élaboré un questionnaire avec échelle de Likert en 7 points afin de déterminer les relations entre sources de technostress (Techno-surcharge, techno-invasion, techno-complexité, techno-insécurité, et techno-incertitude), 5 traits de personnalité (ouverture à l’expérience, névrotisme, amabilité, caractère consciencieux et extraversion - les 5 traits de personnalité du modèle Big Five ) et performances. Les données de l’étude ont été recueillies auprès de 152 managers utilisant les TIC en moyenne 28,12 heures par semaine pour s’acquitter de leurs tâches professionnelles. Une analyse des valeurs aberrantes et des biais dans les réponses, ainsi que des variables de contrôle (âge, sexe, expérience professionnelle, nature de l’emploi et localisation du lieu de travail) ont été croisées pour garantir la fiabilité des résultats. Les chercheurs s’appuient par ailleurs sur le modèle transactionnel du stress et du coping (Transactional Model of Stress and Coping - TMSC) de Lazarus & Folkman est utilisé pour expliquer comment les traits de personnalité contrebalancent les répercussions des sources de technostress sur les performances.