Comment naissent la sécurité et les liens sociaux au sein des équipes

Mathis Schulte, Professeur de Management et Ressources Humaines - 15 juin 2010
écran tactile des gens - liens sociaux équipe

D’où provient le sentiment de sécurité et comment se construisent les liens sociaux entre les membres d’une équipe ? Pour MathisSchulte, Andrew Cohen et Katherine Klein, les relations au sein des structuressociales et l’état psychologique d’une équipe sont étroitement liés : lesperceptions des membres affectent l’évolution de la structure sociale de l’équipe…et cette évolution affecte, en retour, les perceptions des membres de l’équipe. 

Mathis Schulte ©HEC Paris

Mathis Schulte est professeur en management des ressources humaines à HEC Paris depuis 2009. Auparavant, il a enseigné la négociation et la résolution de conflits à la Wharton (...)

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Avec le développement de la collaboration dans les entreprises ces dernières décennies, de nombreux chercheurs se sont intéressés à la manière dont l’état d’esprit général et les liens sociaux tissés au sein des équipes pouvaient influencer leurs résultats. Mais si de nombreuses études ont cherché à comprendre les conséquences de ces deux facteurs de performance collective, peu de travaux se sont jusqu’alors penchés sur la manière dont ils émergent. Mathis Schulte, Andrew Cohen et Katherine Klein essaient ici de comprendre par quels mécanismes perceptions collectives et réseaux sociaux s’influencent mutuellement. Ils se concentrent pour cela sur la sécurité psychologique et la manière dont elle peut impacter ou être impactée par les liens affectifs ou professionnels.


LA SÉCURITÉ PSYCHOLOGIQUE

La sécurité psychologique d’une équipe est une perception partagée du climat régnant au sein de ce groupe. Les membres se sentent en sécurité s’ils s’attendent à être traités avec respect et bienveillance, en particulier s’ils pensent qu’ils ne seront pas punis ou mis en difficulté face à leurs pairs s’ils expriment leur opinion ou montrent leurs faiblesses. La sécurité psychologique encourage donc l’expression et promeut l’engagement personnel. Elle favorise à la fois l’apprentissage des membres et l’efficacité globale de l’équipe. Or, les perceptions individuelles de la sécurité psychologique influencent les interactions entre les membres de l’équipe. Les briques élémentaires des réseaux sociaux internes aux équipes reposeraient donc sur les liens entre les individus et les perceptions de ces individus de la sécurité psychologique. Mais comment expliquer l’émergence de ces liens et de ces perceptions ?


INTERACTIONS ENTRE PERCEPTIONS INDIVIDUELLES ET LIENS SOCIAUX

Pour évaluer la manière dont la sécurité psychologique influence les liens sociaux, les chercheurs s’intéressent à trois mécanismes:
•L’action prospective: la perception qu’un individu a de l’équipe peut influencer les liens qu’il voudra tisser avec les autres membres. Plus la perception est positive, plus la probabilité qu’il adopte une attitude constructive (offre de liens d’amitié, ou de conseils en anticipation d’une réponse favorable) est grande.
•L’attraction: un individu qui a une perception positive de l’équipe attirera plus facilement les demandes d’amitié, de conseils, d’aide…
•L’homophilie : les individus qui ont des perceptions similaires de l’équipe sont plus enclins à nouer des liens entre eux.

guillemet
Plus les perceptions individuelles sont positives, plus les liens, les conseils et l’aide mutuelle se développent entre les membres d’une équipe. 



Mais un phénomène opposé peut également être observé: les liens sociaux au sein d’une équipe peuvent à leur tour modeler les perceptions. Les chercheurs parlent alors de résonance rétrospective (retrospective sense-making) qui se traduit par :
•La réaction: les liens sociaux que reçoit un individu influencent sa perception de l’équipe. Plus il est sollicité, plus il a une représentation positive de son environnement.
•L’assimilation: les individus d’une équipe ont tendance à adopter une perception similaire à celle des individus en qui ils ont confiance et avec qui ils ont des liens privilégiés et positifs.


ACTION PROSPECTIVE ET ASSIMILATION COMME LEVIERS UNIVERSELS

Les conclusions de l’étude suggèrent que l’action prospective est un levier majeur de la sécurité psychologique de l’équipe (plus les perceptions individuelles sont positives, plus les liens, les conseils, l’aide mutuelle, etc. se développent entre ses membres). L’effet d’assimilation est également important puisque les individus semblent bien adopter les perceptions positives et négatives des membres de leur réseau. En revanche, l’étude montre qu’il n’existe pas d’effet d’attraction: les perceptions individuelles ne semblent pas déclencher de réaction de l’environnement social de l’individu. Les chercheurs montrent enfin que la résonance rétrospective a un effet en matière de perception des difficultés: les liens noués par un individu avec d’autres membres qui expriment des difficultés ont tendance à modifier ses propres perceptions des difficultés, même s’il ne les a pas expérimentées directement.


D’après un entretien avec Mathis Schulte et l’article “The Co- Evolution of Network Ties and Perceptions of Team Psychological Safety” (à paraître dans Organization Science ), co-écrit avec Andrew Cohen et Katherine Klein. 

APPLICATIONS POUR LES MANAGERS
APPLICATIONS POUR LES MANAGERS

Beaucoup d’équipes de projet regroupent des membres connus pour leur expérience et leur expertise, mais sont-ils pour autant capables de travailler ensemble? Pour répondre à cette question, Mathis Schulte suggère que le manager :
• Évalue la sécurité psychologique au sein de l’équipe : les mécanismes tels que l’assimilation démontrent que les membres ayant tissé des liens d’amitié développent plus facilement un sentiment de sécurité psychologique. Mais les chercheurs montrent également qu’à l’inverse, l’absence de sécurité peut nuire à la collaboration.
• Tienne compte des réponses aux difficultés rencontrées qui ont un impact considérable sur les réseaux et la manière de travailler ensemble. Des signaux d’alarme précoces quant aux difficultés et au comportement des membres de l’équipe peuvent annoncer une spirale négative au sein de l’équipe. D’où l’intérêt de rester attentif aux conflits, même minimes, au sein des équipes. Mathis Sculte précise par ailleurs que non seulement le manager mais chaque membre de l’équipe a le potentiel de changer la dynamique du groupe, puisque la manière dont les membres interagissent et réagissent les uns avec les autres détermine l’état psychologique et la structure sociale de l’ensemble de l’équipe. 

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Pour cette étude, les chercheurs ont formé des équipes de 9 à 12 personnes travaillant sur des projets d’intérêt collectif. Au total 80 équipes (soit 834 participants) ont été étudiées à trois étapes de leur évolution: au début ; après cinq mois ; à la fin. 69 équipes ont produit des résultats exploitables en ce qui concerne les sentiments de sécurité psychologique, les liens d’amitié, les conseils donnés et reçus ainsi que les perceptions de difficultés interpersonnelles entre membres d’une même équipe.