Marque employeur : la valeur d’un nom

Roxana Barbulescu, Professeur de Management et Ressources Humaines - 8 janvier 2015
Marque employeur : la valeur d’un nom par Roxana Barbulescu ©fotolia

Si les entreprises de renom recrutent leurs meilleurs collaborateurs aux salaires moyens du marché, cet avantage n’est valable qu’au début de la carrière d’un jeune diplômé. Après cinq ans, ces employés s’approprient en effet le statut prestigieux de leur employeur et peuvent donc prétendre à des rémunérations plus élevées. Ainsi, pour retenir les talents, les entreprises américaines stars du secteur bancaire doivent rémunérer davantage leurs managers que leurs concurrentes moins prestigieuses. 

Roxana Barbulescu ©HECParis

Roxana Barbulescu est professeur de management et ressources humaines à HEC Paris. Ses travaux de recherche portent sur la manière dont le genre, l’identité professionnelle et les (...)

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L’intérêt de Roxana Barbulescu pour les mécanismes qui régissent les évolutions de carrière l’a poussée à étudier  l’impact d’une expérience au sein d’une entreprise prestigieuse sur l’employabilité et le salaire d’un individu. Elle a pris conscience de l’importance de ce sujet en entendant ses élèves en parler sans arrêt. “Les étudiants de MBA s’intéressent beaucoup à la renommée d’une entreprise. Leur première expérience professionnelle doit être la bonne, car elle détermine le regard que porteront sur eux leurs futurs employeurs.” Cette recherche montre que si débuter dans une entreprise réputée est un tremplin pour les étudiants, pendant les cinq premières années ce sont surtout les entreprises qui en tirent bénéfice. Mais l’équilibre des pouvoirs s’inverse avec le temps, à mesure que les employés atteignent un statut sur le marché du travail qui leur permet à leur tour de tirer profit du nom de leur employeur.

Employeurs : les avantages financiers du prestige… à court terme

Les entreprises prestigieuses sont réputées pour l’excellence de leur organisation et de leurs employés. Il n’est donc pas surprenant qu’elles attirent les meilleurs étudiants de MBA. Ceux-ci représentent même une véritable aubaine puisque ces entreprises peuvent les recruter à des salaires raisonnables. Roxana Barbulescu explique que “selon la théorie économique, les employeurs prestigieux devraient rémunérer davantage les jeunes les plus prometteurs. Mais dans la pratique, il n’en est rien. Ils rémunèrent les meilleurs diplômés au prix moyen du marché.” En résumé, le prestige de l’employeur leur permet de maintenir des salaires limités pour les jeunes diplômés les plus doués. Mais cet avantage a ses limites : à des niveaux de VP (postes généralement atteints après six ou huit ans au sein d’une banque si un individu a commencé au bas de l’échelle ou en trois ou quatre ans s’il est entré avec un MBA), ces grandes entreprises doivent payer leurs collaborateurs davantage que leurs concurrentes moins prestigieuses. Roxana Barbulescu prend ainsi l’exemple de Goldman Sachs par rapport à Vanguard (séparées de 10 places au classement Vault.com) : “Au niveau VP, Goldman Sachs verse un salaire 15 % supérieur à celui de Vanguard, et cette différence ne cesse d’augmenter. À ces postes, l’équilibre s’inverse et ce sont les employés qui ont l’avantage.”

Guillemet

Il est nécessaire de passer au moins cinq années dans une entreprise prestigieuse pour en tirer un réel bénéfice

Employés : les avantages et les contraintes d’un employeur prestigieux

Travailler au sein d’une entreprise prestigieuse présente de nombreux avantages. “En particulier l’opportunité de travailler avec des individus brillants, d’obtenir des formations de qualité, de bénéficier d’un environnement de travail stimulant, d’améliorer ses compétences et d’étendre ses réseaux.” Commencer sa carrière dans un tel cadre constitue ainsi un véritable tremplin. “Les employés acquièrent beaucoup de crédit aux yeux de leurs futurs employeurs dans les grands groupes, explique Roxana Barbulescu. S’ils poursuivent leur carrière dans une entreprise moins prestigieuse par la suite, ils ne gagneront peut-être pas plus immédiatement, mais ils auront l’opportunité de progresser hiérarchiquement.” Mais attention à ne pas brûler les étapes, prévient Roxana Barbulescu : il est nécessaire de passer au moins cinq années dans une entreprise prestigieuse pour en tirer un réel bénéfice. “Quitter une entreprise réputée avant une période de cinq ans peut en effet laisser supposer un déficit de compétences. Ce qui n’est pas très attractif pour de potentiels employeurs. Depuis cette étude, je dis à mes étudiants que travailler pour une entreprise de renom est un investissement à moyen terme. Vous devez vous assurer de la justesse de votre choix et clarifier vos objectifs. Voulez-vous continuer à vous former et renforcer votre image à long terme, voulez-vous un salaire élevé d’emblée ou peut-être un nouveau travail dans deux ans ?”

L’impact du statut au cours du temps

En début de carrière, les entreprises bénéficient davantage de leur prestige que les jeunes et brillants collaborateurs qu’elles recrutent. La qualité du travail fourni par ces talents leur assure une excellence organisationnelle pour un prix raisonnable jusqu’au niveau de VP, à partir duquel elles doivent payer leurs managers davantage que les entreprises moins prestigieuses. En effet, à partir de ce point, les employés tirent un bénéfice du simple fait d’inscrire le nom d’un employeur prestigieux à leur CV. Comme l’explique l’auteur, le statut “colle à la peau” et devient une sorte de marque de fabrique pour un individu. Sa valeur ne diminue pas lorsqu’il quitte l’entreprise ; c’est pourquoi les entreprises prestigieuses doivent verser des salaires supérieurs à ceux de leurs concurrents pour retenir leurs collaborateurs expérimentés. 

D’après un entretien avec Roxana Barbulescu et l’article “I used to work at Goldman Sachs! How firms benefit from organizational status in the market for human capital” coécrit avec Matthew Bidwell, Shinjae Won et Ethan Mollick (Strategy & Management Journal , 2014).

Applications Pratiques
Applications Pratiques

Les résultats de cette étude peuvent aider les professionnels des RH au sein des entreprises prestigieuses à adapter leurs pratiques selon l’avancement de carrière des employés.

• Les jeunes professionnels veulent avant tout être bien formés et guidés. C’est le rôle des RH d’assurer qu’ils le soient et qu’ils développent leurs compétences et leurs réseaux. Attention, à ce stade de leur carrière, ces employés ont tendance à sacrifier leur équilibre entre vie professionnelle et personnelle.

• Plus tard, les entreprises prestigieuses doivent trouver des moyens pour fidéliser leurs collaborateurs expérimentés. En plus de salaires élevés et de l’intérêt du travail, les RH peuvent par exemple prendre en compte les problèmes d’équilibre entre vie professionnelle et personnelle qui grandissent dans le temps.

Roxana Barbulescu affirme que former les employés tout au long de leur carrière est essentiel surtout dans le secteur des services aux entreprises. “Les employeurs ont tendance à croire qu’au fil du temps les employés ‘savent tout’ et ne souhaitent plus apprendre, mais c’est faux. » 

Méthodologie
Méthodologie

Les chercheurs ont étudié le rapport de force en matière de rémunération entre employeurs et employés au sein d’entreprises prestigieuses de l’industrie bancaire aux États-Unis et au Canada. Ils ont évalué la relation entre la réputation d’une entreprise et le montant des salaires versés aux collaborateurs en s’appuyant sur une enquête de 2011 sur d’anciens élèves de MBA diplômés d’une grande école de commerce. Leur échantillon incluait 458 individus et un fichier de données contenant 509 observations. Leur évaluation du “prestige” des entreprises s’appuie sur le classement de Vault.com entre 2001 et 2009.