Nouvelles perspectives pour réduire l’impact du turnover dans l’informatique

Janice Lo, Professeur de Management des Opérations et des Technologies de l'Information - 11 décembre 2014
Nouvelles perspectives pour réduire l’impact du turnover dans l’informatique par Janice Lo - ©Rawpixel - Fotolia

Le turnover  moyen de 20 % et la pénurie de main-d’œuvre malgré un besoin croissant poussent les entreprises du secteur de l’informatique à faire preuve de créativité pour retenir leurs employés. Si les recherches passées ont déjà pleinement traité le problème de la satisfaction et de l’engagement au travail, il est aujourd’hui temps de chercher des solutions ailleurs…

Professor of Operations Management and Information Technology ©HEC Paris

Janice Lo est professeur de management des opérations et des technologies de l’information. Son thème de recherche principal porte sur la stratégie des systèmes d’information. (...)

Voir le CV

Le taux de turnover élevé dans l’industrie informatique est un problème récurrent depuis les années 60. Et le manque de main-d’œuvre technique qui s’annonce en fait un sujet très préoccupant aujourd’hui. En effet, la demande en administrateurs de réseaux et bases de données, en ingénieurs matériel et logiciel, en analystes de systèmes (etc.) continue de croître alors que le nombre d’étudiants dans ces domaines diminue. Au fil des ans, la recherche sur le turnover dans l’industrie informatique a proposé aux entreprises beaucoup de stratégies pour parvenir à fidéliser leurs employés… sans grand effet. Janice Lo pense qu’il faut explorer de nouvelles pistes pour trouver des solutions. En s’appuyant sur les connaissances actuelles, elle affirme qu’il est possible de découvrir de meilleurs moyens pour réduire l’impact du turnover au sein de cette industrie.

Ce que nous savons sur le turnover au sein de l’industrie informatique

L’analyse de la littérature réalisée par Janice Lo souligne qu’un certain nombre de facteurs bien documentés devraient être considérés comme des faits établis. La recherche montre clairement que le choix des professionnels de l’informatique de rester ou quitter leur entreprise dépend directement de leur satisfaction et de leur engagement au travail. Plus ils aiment ce qu’ils font et se sentent engagés émotionnellement, plus ils sont susceptibles de rester. Ils démissionnent également moins volontiers si le marché du travail est difficile ou s’ils approchent de la retraite. “Les facteurs liés au travail sont probablement les plus examinés dans les études sur le turnover au sein de l’industrie informatique, explique Janice Lo. Nous savons par exemple que l’autonomie, la signification du travail et l’attractivité du salaire ont un effet positif sur la satisfaction et donc sur la fidélisation des employés, alors que l’épuisement et la surcharge de travail ont un effet négatif augmentant l’intention de démissionner. Ces idées sont pertinentes mais il est inutile d’épiloguer davantage sur ce sujet”, affirme la chercheuse.

Guillemet
le turnover “peut éviter aux employés de stagner ou de s’ennuyer au travail et peut assurer le renouvellement d’effectifs susceptibles d’apporter de nouvelles idées

Comment les firmes informatiques peuvent-elles limiter l’impact du turnover ?

“Je pense en revanche que la recherche n’a pas suffisamment traité deux questions essentielles, explique Janice Lo. Premièrement, au lieu de se demander comment les entreprises informatiques peuvent retenir la totalité de leurs employés, nous devrions nous demander comment elles peuvent garder les employés les plus performants.” Selon son poste, le départ d’un employé aura des conséquences plus ou moins graves. Les démissions sont inévitables, mais le véritable danger pour une entreprise est de perdre ses collaborateurs les plus qualifiés. La recherche devrait par conséquent traiter plus précisément de la gestion et de l’anticipation des départs coûteux en termes de talent et permettre aux organisations de prévoir et former en amont des successeurs pour les employés indispensables. Janice Lo souligne par exemple que préparer le remplaçant d’un CEO s’apparente au fait d’avoir une doublure au théâtre : le spectacle doit continuer quoi qu’il arrive. Deuxièmement, Janice Lo estime qu’il est essentiel d’explorer le timing, soit le moment spécifique auquel une personne quitte son équipe et son entreprise. En effet, ce moment peut être déterminant et avoir des conséquences plus ou moins sérieuses en fonction de l’avancement d’un projet. Si le groupe vient juste de commencer ou est sur le point de finir le travail, cela ne posera aucun problème mais si le projet est en cours ou à un moment charnière, un départ peut être très perturbant. “Le moment de départ d’un employé clé est un facteur que les entreprises devraient essayer de maîtriser, explique la chercheuse. C’est un sujet majeur en terme d’impact du turnover, et pourtant je n’ai trouvé qu’un seul article de recherche traitant du sujet.” Elle ajoute que la majorité des études qu’elle a examinées ne s’intéresse qu’à l’aspect négatif de la rotation du personnel. Elles ne traitent que de la manière de le réduire, ignorant le fait que le mouvement peut aussi avoir des conséquences positives. Dans l’informatique, en particulier, le turnover “peut éviter aux employés de stagner ou de s’ennuyer au travail et peut assurer le renouvellement d’effectifs susceptibles d’apporter de nouvelles idées.”

Contrairement aux idées reçues, l’informatique n’est pas seule à faire face à un turnover élevé

Même si cela déçoit ceux qui considèrent l’informatique comme “une branche à part”, il est bon de rappeler que le secteur de l’informatique peut compter sur les découvertes d’autres domaines (sciences du management et recherches en psychologie) et réciproquement. Malgré les points communs, Janice Lo reconnaît une caractéristique originale aux professionnels de l’informatique : lorsqu’ils démissionnent, leurs options de carrière sont plus variées comparés aux travailleurs d’autres secteurs d’activité. Pourtant, même si ce phénomène mérite d’être exploré, Janice Lo souligne que les employés de l’industrie informatique se comportent globalement comme tous les autres. “Ils ont souvent besoin de matériel neuf ou d’une nouvelle formation, mais ce n’est guère réservé à leur profession.” C’est pourquoi les futures recherches devraient, selon Janice Lo, “réévaluer les aspects vraiment caractéristiques du secteur informatique et les utiliser pour se concentrer sur l’amélioration de la gestion du turnover des employés les plus talentueux.”

D’après un entretien avec Janice Lo et son article “The information technology workforce: A review and assessment of voluntary turnover research”, paru dans Information Systems Frontiers: A Journal of Research and Innovation , 2013.

Applications Pratiques
Applications Pratiques

En termes de turnover,  les entreprises devraient se demander qui elles souhaitent vraiment retenir et comment elles peuvent maîtriser le moment des départs pour en réduire l’impact. Bien que la rotation du personnel soit naturelle et saine, il est essentiel de maintenir la satisfaction des collaborateurs possédant des qualités particulières et étant en accord avec la culture de l’entreprise. “La rétention commence au moment du recrutement, affirme Janice Lo. Les entreprises devraient immédiatement s’assurer que le candidat s’intégrera correctement à leur culture interne, une précaution qui sera toujours bénéfique à long terme à l’entreprise et à l’employé.” Enfin, il faudrait anticiper les remplacements nécessaires pour empêcher qu’un départ inattendu ne perturbe trop la mise en œuvre d’un projet ou l’organisation elle-même.

Méthodologie
Méthodologie

Afin de sélectionner les articles pour sa revue de la littérature, Janice Lo a fait de nombreuses recherches sur la base de données ABI/INFORM et dans les journaux spécialisés en systèmes d’information. Elle a progressivement affiné ses critères de recherche afin d’identifier les articles traitant spécifiquement de la rotation et de la rétention des employés dans l’industrie informatique. Aucune contrainte n’a été appliquée en termes de date et la procédure a permis de rassembler 34 articles provenant de revues spécialisées en systèmes d’information et 11 provenant de publications non spécialisés pour un total de 45 articles originaux publiés entre 1983 et 2012.