Pourquoi un dirigeant en fin de carrière n’aime-t-il pas prendre de risques ?

Elie Matta, Professeur de Management et Ressources Humaines - 15 janvier 2009
un homme en train de penser dans son bureau

Idées clés

• La réticence des dirigeants à l’approche de la retraite, à prendre des risques à court terme, peut s’avérer préjudiciable pour la croissance de l’entreprise.
• Cette aversion s’explique par leur crainte: (1) de laisser une image négative à près leur départ ; (2) devoir leur capital (en partie indexé sur la valeur boursière de leur entreprise) diminuer.
• Dans le cas d’un dirigeant proche de la retraite, le modèle de rémunération consistant à indexer une part de la rétribution du dirigeant sur la valeur boursière de l’entreprise peut s’avérer nuisible pour l’entreprise. 

Elie Matta ©HEC Paris

Docteur en Business Administration de la Richard Ivey School of Business de l’University of Western Ontario, Canada, Elie Matta est professeur en Management et Ressources Humaines (...)

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La multiplication des articles de presse qui attribuent succès et échec des grandes entreprises à leur dirigeant a amené Elie Matta et Paul W. Beamish à étudier la responsabilité des patrons en matière de décisions stratégiques. Si en tant que chef exécutif de l’entreprise, le patron joue un rôle central dans la prise des décisions, quelle est son influence sur les investissements de long-termde l’entreprise ? Les deux chercheurs apportent un début de réponse à cette question en évaluant la prise de risque par les dirigeants en fin de carrière, dans le contexte des acquisitions internationales.


POURQUOI LES ACQUISITIONS INTERNATIONALES COMME CRITÈRE DE MESURE ?

Elie Matta et Paul W. Beamish étudient les acquisitions internationales réalisées entre 1995 et 1999 par 293 grandes entreprises américaines. A travers elles, les chercheurs s’intéressent à des décisions ponctuelles qui impliquent directement les patrons, à la différence par exemple d’investissements en R&D qui s’ancrent dans une stratégie de long terme (moins variable et visible). Sur le plan empirique, l’étude des acquisitions internationales, mesures très coûteuses, réalisées dans le contexte de la deuxième moitié des années1990 présente l’intérêt majeur de bien restituer l’idée de prise de risque par le dirigeant. Elie Matta rappelle pourtant que si l’étude s’appuie sur cette mesure, les arguments théoriques devraient pouvoir être extrapolés à la prise de risque en général.


L’IMPACT DE L’HORIZONDE CARRIÈRE SUR LA PRISE DE RISQUE

Les observations réalisées par les deux chercheurs montrent que plus les dirigeants approchent de la retraite (horizon de carrière réduit), plus la probabilité qu’ils prennent la décision de se lancer dans une acquisition internationale est faible. Elie Matta explique qu’en fin de carrière, ils évitent ce type de stratégies risquées faute de savoir en prévoir le succès. L’application de la théorie de l’agence , qui recommande d’aligner les horizons de décision du dirigeant (l’agent) avec les intérêts de ses actionnaires (le principal) en intéressant le premier à la performance financière de long-terme de l’entreprise, ne produit donc pas les résultats escomptés quand le patron approche de la retraite. En intégrant des arguments comportementaux (prospect theory), les chercheurs proposent que l’aversion aux pertes du dirigeant (exacerbée près de sa retraite) l’incite à prendre ses décisions dans le but de maintenir le cours de l’action stable dans un avenir proche, tandis que les actionnaires aimeraient que ses décisions assurent la croissance future de l’entreprise. D’où un décalage entre le raisonnement court-termiste des patrons proches de la retraite (et qui ne sont donc pas intéressés aux résultats futurs de l’entreprise) et les intérêts à long terme des actionnaires. 

EXPLICATION DE L’AVERSION AU RISQUE DES DIRIGEANTS PROCHES DE LA RETRAITE

Elie Matta et Paul W. Beamish expliquent ce phénomène de deux manières :

• La volonté de garder l’image d’un patron à succès : les dirigeants accordent une grande importance à la manière dont ils seront perçus par les autres une fois partis en retraite. Or, les dernières années d’activité ont une influence très importante sur l’image transmise : un échec important pendant les trois dernières années n’est pas facilement réversible, et comme la mémoire attribue plus d’importance aux résultats récents qu’à ceux du passé, cet échec pourrait occulter une carrière de succès ! La propension au risque des dirigeants diminue donc lorsqu’ils sentent qu’ils vont bientôt quitter l’entreprise.

• Le désir de maintenir son niveau de richesse : les dirigeants cumulent des formes de rémunération variées qui combinent salaire fixe et rétribution variable pouvant prendre la forme de stock options ou d’actions dans l’entreprise. Le niveau de retraite (cumul de richesse) d’un dirigeant est directement lié à ses participations au capital de l’entreprise puisque la retraite est un moment de cash-out. Ainsi, plus un patron cumule d’options et d’actions dans son entreprise, plus son intérêt à maximiser la valeur de ces richesses l’incite à éviter des investissements qui pourraient augmenter la variabilité ou faire baisser le cours des actions de son entreprise juste avant son départ en retraite.


UN MODÈLE QUI NUIT À LA CROISSANCE À LONG TERME DE L’ENTREPRISE

 Les résultats de l’étude soulèvent une question annexe : la faible propension des dirigeants à prendre des risques à court terme, près de la retraite, peut-elle s’avérer préjudiciable pour la croissance de l’entreprise ? Les auteurs montrent qu’en moyenne les dirigeants arrivent en poste à l’âge de 58 ans, soit à peine sept à douze ans avant l’âge de la retraite : la prise des décisions stratégiques risquées dépend donc de la structure de rémunération, ajustée au contexte de l’horizon de carrière. Puisque la croissance à long terme de l’entreprise est directement liée à sa capacité à réaliser des investissements risqués, le modèle de rémunération consistant à indexer une part importante de la rétribution du dirigeant sur la valeur boursière de l’entreprise peut s’avérer nuisible quand celui-ci approche de la retraite.



Réalisé d’après un entretien avec Elie Matta et sur la base de son article “The Accentuated CEO Career Horizon Problem: Evidence fromInternational Acquisitions(Strategic Management Journal , Juillet 2008), co-écrit avec Paul W. Beamish.


* Dans l’article original, les auteurs utilisent le terme de CEO que nous avons choisi de traduire par dirigeant ou patron. 

APPLICATIONS POUR L’ENTREPRISE
APPLICATIONS POUR L’ENTREPRISE

Les dirigeants de l’étude disposent en moyenne d’un capital proche de 90millions de dollars en actions et stock options juste avant de prendre leur retraite. L’étude attire l’attention sur la perversité de ce mode de rémunération qui les expose trop au risque pour les amener à envisager la croissance à long terme de leur entreprise dans les dernières années de leur carrière. Elie Matta et Paul W. Beamish insistent sur la nécessité dans les grands groupes de repenser la rémunération pour qu’elle ne dépende plus uniquement du statut professionnel du patron et de ce qui se fait chez les concurrents. Ils recommandent un mode de rémunération plus personnalisé reposant à la fois sur l’horizon de carrière du dirigeant et ses actuelles participations au capital de l’entreprise.  

MÉTHODOLOGIE
MÉTHODOLOGIE

Pour étudier la prise de risque des dirigeants* , les chercheurs se sont intéressés aux acquisitions internationales réalisées entre 1995 et 1999 par 293 entreprises américaines cotées en bourse. Le choix des firmes a été fait de manière à remplir trois critères : 1) la disponibilité d’informations en matière d’internationalisation, 2) la disponibilité d’informations sur la rémunération du patron, et 3) la présence du même patron sur toute la période de l’étude. Les données sont notamment issues des bases suivantes : S&P’s COMPUSTAT, U.S. Securities and Exchange Commission’s (SEC) EDGAR database, Thomson Financial’s SDC Platinum Mergers and Acquisitions database…