Aversion aux pertes et aide à la décision

Mohammed Abdellaoui, Professeur et directeur de recherche au CNRS - 15 juin 2008
Aide à la décision - Abdelaoui

Peut-on aider à la décision en situation de risque si on ne prend pas en compte la différence de sensibilité des individus aux gains et aux pertes ? Non, répond Mohammed Abdellaoui qui propose unmodèle demesure de l’aversion aux pertes dans le cadre de la Prospect Theory. 

Mohamed Abdelaoui ©HEC Paris

Docteur en économie mathématique et économétrie, Mohammed Abdellaoui est professeur en sciences de la décision à HEC Paris et directeur de recherche au CNRS (GREGHEC). Il est (...)

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On doit à la Prospect Theory, la théorie descriptive du comportement devant le risque qui a valu à l’un de ses auteurs – Daniel Kahneman –, le prix Nobel d’Économie 2002, la mise en évidence d’une composante fondamentale du comportement devant le risque : le phénomène dit d’aversion aux pertes. Celui-ci correspond à la tendance des individus à ressentir une perte plus fortement qu’un gain de même amplitude. L’aversion aux pertes explique une multitude d’observations empiriques, notamment sur les marchés financiers. Mohammed Abdellaoui conduit un programme de recherche visant, entre autres choses, à mesurer ce phénomène, en particulier à des fins d’aide à la décision.

LES QUESTIONS FONDAMENTALES SUR LA DÉCISION FACE À L’INCERTAIN

Les travaux de Mohammed Abdellaoui sur la décision face à l’incertain s’articulent autour de trois questions fondamentales : comment décider de manière rationnelle face à l’incertain (aspect normatif) ? Comment les individus et les organisations confrontés à des choix incertains prennent-ils leurs décisions (aspect descriptif) ? Comment aider un décideur confronté à l’incertitude à prendre la “bonne” décision (aspect prescriptif) ? La récente mise en place d’une équipe de recherche au sein du GREGHEC sur le Behavioral Decision Making vise à contribuer à répondre à ces questions à travers une recherche “made in HEC”. Compte tenu d’un environnement particulièrement propice, les questions d’aide à la décision ont une place de choix dans les programmes de recherche de cette équipe au sein d’HEC Paris.

LA MESURE DES PRÉFÉRENCES COMME PRÉALABLE À L’AIDE À LA DÉCISION

On doit à Howard Raiffa (1968) le développement de la Decision Analysis, discipline visant l’utilisation du modèle standard de choix rationnel dans l’incertain à des fins d’aide à la décision2. L’idée fondamentale de la Decision Analysis est de révéler les préférences de base du décideur dans un contexte de choix simples, et d’extrapoler ensuite celles-ci à l’ensemble des actions complexes auxquelles le décideur fait face. Les préférences de base du décideur sont révélées à partir des valeurs subjectives que celui-ci attribue aux conséquences (utilités) et de ses croyances quant à l’occurrence des événements incertains auxquels il fait face (probabilités subjectives). Plusieurs expériences de laboratoire et d’études de terrain ont cependant montré qu’il était impossible d’éviter un certain nombre de biais lors de la mesure des préférences individuelles (dans des contextes risqués simple). Grâce à la Prospect Theory, on peut aujourd’hui effectuer des mesures des préférences qui tiennent compte de ces biais. Par ailleurs, la possibilité de mesurer l’aversion aux pertes permet de tenir compte d’une manière explicite des trade-offs des décideurs entre gains et pertes.  

QUELQUES PHÉNOMÈNES EXPLIQUÉS PAR L’AVERSION AUX PERTES

L’Endowment Effect fut l’un des premiers phénomènes pour lesquels une explication en termes d’aversion aux pertes a été proposée3. Ce phénomène se manifeste à travers la tendance des individus à exiger une plus grande compensation pour renoncer à la possession d’un objet que le prix qu’ils auraient proposé pour acquérir ce même objet (s’ils ne le possédaient pas). L’explication généralement proposée suppose que lorsque l’individu rentre en possession de l’objet en question, ce dernier est intégré dans ses dotations et lui sert de point de référence. La renonciation à l’objet (perte) est alors plus fortement ressentie que l’entrée en possession de celui-ci (gain). L’aversion aux pertes a été aussi utilisée pour expliquer un phénomène observé sur les marchés financiers, connu sous le nom de l’Equity Premium Puzzle4. L’equity premium correspond à la différence de rendement entre des actions et des obligations. En général, la valeur de l’equity premium est de l’ordre de 8 % par an5 ; une valeur qui implique, sous l’hypothèse standard d’utilité espérée, une aversion au risque anormalement élevée. La possibilité de perte impliquée par la détention d’actions est compensée par l’exigence d’une compensation en termes d’equity premium. Mohammed Abdellaoui pose la question fondamentale d’une définition universelle du concept d’aversion aux pertes qui permettrait une prise en compte simple et fiable des trade-offs gains-pertes à des fins d’aide à la décision.


D’après un entretien avec Mohammed Abdellaoui et son article “Loss Aversion Under Prospect Theory: A Parameter-Free Measurement”6 (Management Science , octobre 2007). 


1. Abdellaoui,M. ; Bleichrodt, H. ; Paraschiv C., “Loss Aversion Under Prospect Theory: A Parameter-Free Measurement”, Management Science , Vol. 53, n° 10, octobre 2007.

2. von Neumann J. et O. Morgenstern (1944), Theory of Games and Economic Behavior , Princeton University Press.

3. Kahneman, D., Knetsch, J. L. et Thaler, R. H. (1990), “Experimental tests of the endowment effect and the Coase theorem”, Journal of Political Economy , 98, 1325-1348.

4. Benartzi, S., et Thaler, R. H. (1995), “Myopic Loss Aversion and the Equity Premium Puzzle”, Quarterly Journal of Economics , 110, 73-92.

5. Mehra R., Prescott E. (1985), “The Equity Risk Premium: A Puzzle”, Journal of Monetary Economics , 15, 2, 145-161.

6. Abdellaoui,M. ; Bleichrodt, H. ; Paraschiv C., “Loss Aversion Under Prospect Theory: A Parameter-Free Measurement”, Management Science , Vol. 53, n° 10, octobre 2007.   

MÉTHODOLOGIE DE LA RECHERCHE
MÉTHODOLOGIE DE LA RECHERCHE

Dans “Loss Aversion Under Prospect Theory: A Parameter free  Measurement”, Mohammed Abdellaoui, Han Bleichrodt et Corina Paraschiv proposent la première méthode de mesure non-paramétrique de l’aversion aux pertes6. Cette méthode a notamment permis à ces auteurs de comparer et d’étudier la faisabilité d’un certain nombre de définitions concurrentes de l’aversion aux pertes en laboratoire et récemment pour des professionnels de la finance aux États-Unis. Ce travail ouvre aussi des perspectives en ce qui concerne la possibilité de déterminer le “profil de risque” des décideurs individuels, et notamment pour les investisseurs sur les marchés financiers. Ainsi, les banques pourraient, suite à une interview individuelle préalable portant sur des choix risqués, “scanner” précisément le profil de risque de l’investisseur et lui proposer les produits qui correspondent le mieux à ses préférences. Le développement de telles techniques, en cours au GREGHEC et en collaboration avec d’autres chercheurs français et étrangers, repose en partie sur les méthodes du papier cité précédemment.