Comment devrait-on décider face à l’incertitude ?

Brian Hill, CNRS Research Professor - 7 décembre 2016
Comment devrait-on décider face à l’incertitude? by HEC Professor Brian Hill  - ©fotolia-valentinvalkov

Comment les gouvernements devraient-ils décider face aux incertitudes extrêmes qui marquent notre temps, comme celles qui concernent le changement climatique, les choix de politique énergétique, les organismes génétiquement modifiés ou encore les nanotechnologies ? Comment les dirigeants d’entreprise et investisseurs devraient-ils se positionner face aux incertitudes économiques, géopolitiques et environnementales qui pèsent sur la réussite de leurs projets ? 

Brian Hill ©HECParis - JMBiais

Brian Hill est chargé de recherche CNRS au GREGHEC et professeur chercheur CNRS à HEC Paris. Ses travaux de recherche portent sur la dynamique des croyances et des préférences, la (...)

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Comment les gouvernements devraient-ils décider face aux incertitudes extrêmes qui marquent notre temps, comme celles qui concernent le changement climatique, les choix de politique énergétique, les organismes génétiquement modifiés ou encore les nanotechnologies ? Comment les dirigeants d’entreprise et investisseurs devraient-ils sepositionner face aux incertitudes économiques, géopolitiques et environnementales qui pèsent sur la réussite de leurs projets ? 

Ces dernières décennies, les sciences de la décision a fait de grandes avancées dans la compréhension des mécanismes de décision en situation d’incertitude. En revanche, peu se sont penchés sur la question normative de savoir comment nous devrions décider dans un contexte d’incertitude. Pourtant, la théorie portant sur cette question, développée par des philosophes, économistes et statisticiens au milieu du siècle dernier (appelé communément le bayésianisme), semble bien incapable d’apporter une réponse face aux incertitudes les plus aigües auxquelles notre société est confrontée. C’est cette question normative qui fait l’objet du projet de recherche dirigé par Brian Hill au laboratoire des sciences de la décision de HEC Paris-CNRS et en partie financé par l’Agence nationale de la recherche (le projet DUSUCA). Cette initiative implique l’élaboration et la promotion d’un nouveau modèle de prise de décision face à l’incertitude, fondé sur une notion largement négligée jusqu’alors : la confiance.

Le rôle de la confiance dans la prise de décision

L’incertitude se définit comme une insuffisance de connaissances ou de croyances suffisamment fortes. Qui parle de l’incertitude dans une décision parle aussi de ce que le décideur peut être justifié à croire. Cependant une croyance peut susciter différents degrés de confiance et les individus peuvent avoir plus de confiance dans certaines croyances que d’autres. Ainsi, la confiance des investisseurs à l’égard de leurs croyances en la performance de telle action sur un marché qu’ils connaissent bien diffère de celle concernant leurs avis sur un marché qui ne leur est pas familier. Or, la  confiance dans les croyances semble jouer un rôle déterminant dans la prise de décision. De même, on souhaiterait idéalement que les décisions de politique environnementale reposent sur des jugements dont on est confiant (étayés par les conclusions de dizaines d’années de recherche par exemple) plutôt que sur de simples pressentiments  (par exemple, l’idée non fondée que le réchauffement climatique serait une conspiration menée par les Chinois). À travers une série d’articles, Brian Hill dévéloppe un modèle de prise de décision qui intègre le degré de confiance à l’égard des croyances, selon l’idée que plus une décision est importante, plus on exige de confiance dans les croyances sur lesquelles on s’appuie pour la prendre. En d’autres termes, il est possible de s’appuyer sur des présomptions ou ds pressentiments pour les décisions peu importantes, mais quand les enjeux sont de taille, il ne faut se fier qu’aux croyances dans lesquelles on a suffisamment de confiance.

Guillemet

Selon moi, l’exemple du changement climatique est un parfait cas d’application de notre modèle


La confiance, et comment nous devrions décider en situation d’incertitude

Des économistes et des philosophes ont évoqué divers facteurs pour évaluer les fondements normatifs des procédures de prise de décision. Bon nombre reposent sur des résultats mathématiques abstraits qui révèlent si une procédure qui paraît de prime abord raisonnable peut dans certains cas induire le décideur à faire des choix embarrassants. Plusieurs études, déjà publiées et à venir, développant entre autres ce type de résultats, confirment que la théorie de Brian Hill sur la prise de décision et la confiance offre une approche raisonnable de la manière dont nous devrions décider. Elles suggèrent que ce modèle qui tient compte du degré de confiance dans les croyances présente de sérieux avantages comme base normative par rapport aux propositions qu’on peut trouver dans la littérature actuelle.

Les incertitudes climatiques et leur impact sur la pris de décisions

Des travaux récents et actuellement en cours ont cherché à faire le lien entre la théorie de Brian Hill et les décisions de la vie réelle face aux incertitudes sévères. L’un des exemples les plus criants est celui de la politique climatique. Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) dresse des bilans périodiques sur l’état des connaissances scientifiques concernant le changement climatique et ses conséquences. L’objectif premier est d’éclairer la préparation des politiques environnementales. Mais le GIEC utilise un langage spécifique pour exprimer l’incertitude qu’il semble difficile d’intégrer dans les procédures décisionnelles existantes. Il ne ressort effectivement pas clairement si les responsables politiques utilisent pleinement et à bon escient les informations qui leur sont fournies par les rapports du GIEC. Et Brian Hill explique justement que son modèle de prise de décision est particulièrement bien adapté à l’exploitation de ces informations. « Selon moi, l’exemple du changement climatique est un parfait cas d’application de notre modèle, affirme-t-il. Ce modèle permet, à lui seul, d’exploiter l’ensemble des informations compilées dans les rapports du GIEC. Ce n’est pas le cas des autres modèles : soit ils ne permettent pas de traiter certaines parties des informations du GIEC, et doivent donc les ignorer, soit ils ont besoin d’autres éléments non fournis par le GIEC. En clair, certaines approches ne laissent aucune place au degré de confiance dans les croyances, et sont donc trop simplistes pour tenir compte des informations fournies par le GIEC concernant la confiance dans leurs conclusions. A contrario, les modèles suffisamment riches pour intégrer un élément de confiance partent du principe que des valeurs numériques précises sont indispensables. Or, le GIEC ne fournit pas ce type de données, il se réfère à la place à une échelle qualitative du niveau de confiance de 1 à 5 (d’un niveau de confiance très faible à un niveau très élevé). En fait, la philosophie qui sous-tend notre modèle est conforme à l’approche du GIEC sur cette question : il ne semble pas exister de manière non arbitraire d’affecter une valeur précise au degré de confiance que l’état actuel des connaissances scientifiques garantit pour tel ou tel constat en matière de changement climatique, en particulier lorsque les travaux de recherche cités recouvrent une multitude d’études scientifiques, de disciplines, de données, de méthodologies, voire de conclusions différentes ». Les travaux menés conjointement avec des chercheurs de la LSE suggèrent que le modèle de Brian Hill est le premier capable de gérer le type d’indications importantes pour la prise de décision que donnent les rapports du GIEC. Il justifie ce faisant le langage de l’incertitude technique utilisé par le GIEC sur le plan normatif, en démontrant qu’il a toute sa place dans une procédure de prise de décision raisonnable. 

En conclusion, Brian Hill suggère que, au regard de son caractère approprié pour la question du changement climatique, son modèle pourrait être appliqué à d’autres décisions impliquant l’incertitude. « Le GIEC est l’une des plus importantes initiatives de l’histoire de l’humanité visant à documenter le niveau de connaissances et d’incertitude sur un phénomène donné et notre modèle offre aux décideurs un outil idéal pour exploiter toutes ces informations incroyablement complexes et riches. On peut donc légitimement penser que notre approche pourrait s’avérer précieuse pour d’autres décisions dans des situations d’incertitude extrême, dans un large éventail de contextes et de secteurs ». 

D’après un entretien avec Brian Hill et son cahier de recherche « Confidence in beliefs and rational decision-making » et ses articles « Incomplete preferences and confidence » (Journal of Mathematical Economics , 2016), « Confidence and decision » (Games and Economic Behavior , 2013) et « Climate Change Assessments: Confidence, Probability and Decision » co-signé avec R. Bradley et C. Helgeson (Philosophy of Science , à paraître).

Pour de plus amples informations sur les travaux de Brian Hill et ce projet, consultez la page : www.hec.fr/hill